L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Une falaise au bout du monde / Rocking Horse Road, Carl Nixon (L’Aube Noire) – Yann
Une falaise au bout du monde / Rocking Horse Road, Carl Nixon (L’Aube Noire) – Yann

Une falaise au bout du monde / Rocking Horse Road, Carl Nixon (L’Aube Noire) – Yann

C’est peu dire que l’on méconnaît ici la littérature néo-zélandaise. Carl Nixon, dont paraît le 3ème roman, constitue donc une heureuse exception. Il faut dire que la lecture de Sous la terre des Maoris (L’Aube Noire 2017) nous avait pris par surprise et que Rocking Horse Road (L’Aube Noire 2018), à mi-chemin entre roman et enquête, avait achevé de nous convaincre qu’il y avait là un écrivain à suivre de près.

Troisième roman donc, traduit comme les précédents par Benoîte Dauvergne, Une falaise au bout du monde tient toutes ses promesses et offre une nouvelle vision de la Nouvelle-Zélande loin des sentiers battus.

Un soir de 1978, la voiture de la famille Chamberlain, récemment arrivée sur l’île, quitte la route et plonge dans une rivière en contrebas, gonflée par les pluies incessantes. Trente-deux ans plus tard, Suzanne, dont la soeur était dans le véhicule conduit par son mari avec leurs quatre enfants, apprend que les ossements d’un de ses neveux viennent d’être retrouvés et indiquent sans l’ombre d’un doute qu’il aurait vécu plusieurs années après la disparition de la famille.

Après une scène d’ouverture particulièrement réussie, Carl Nixon fait le grand écart entre Londres en 2010 et la Nouvelle-Zélande, entre 1978 et 1990, au gré des voyages qu’y fit Suzanne dans l’espoir de retrouver une trace de sa famille. Il permet également au lecteur de comprendre assez tôt le sort des Chamberlain et, à travers le destin de trois des enfants, emmène son récit dans les tréfonds de la forêt néo-zélandaise.

Photo : Stephanie Nixon.

Il est difficile d’en dire plus sans trop dévoiler. Carl Nixon confirme brillamment le bien que l’on pensait de lui et prouve une nouvelle fois sa capacité à garder sous tension un récit qui navigue entre deux continents pendant plusieurs années. Le point de vue des enfants et, surtout, les impressions et rencontres de Suzanne lors de ses voyages néo-zélandais offrent le portrait saisissant d’une région reculée de ce pays si lointain. Point de carte postale ici, ni de traditions de pacotille ou d’exotisme frelaté, Nixon ne cherche pas à attirer le touriste et la description âpre qu’il fait de la région, de son histoire et de ses habitants n’en gagne que plus de force et de consistance.

Noir et dépaysant, Une falaise au bout du monde offre un voyage qui, s’il n’est pas de tout repos, s’avère particulièrement bienvenu en ces temps moroses où l’horizon semble toujours s’arrêter à notre porte. Fortement recommandé, donc !

Rocking Horse Road

Paru en février 2017, Sous la terre des Maoris  (déjà traduit par Benoîte Dauvergne) avait séduit à la fois par la noirceur du récit (un père biologique et un père adoptif s’affrontant autour des funérailles de leur fils) autant que par le coup de projecteur donné sur la Nouvelle-Zélande et les tensions communautaires qu’elle peut connaître, loin de nos préoccupations quotidiennes. Avec ce premier roman, Carl Nixon marquait durablement les esprits et on remerciera donc les éditions de l’Aube de nous proposer ce second texte, publié pour la première fois en 2007, soit trois ans avant la publication en Nouvelle-Zélande de Sous la terre des Maoris.

Fin 1980, quelques jours avant Noël, le corps de Lucy Asher est retrouvé nu sur une plage en banlieue de Christchurch, petite ville néo-zélandaise. Profondément marqués par ce drame, Pete Marshall (l’adolescent à l’origine de la découverte macabre) et ses amis mèneront l’enquête à leur façon, inlassablement, assemblant notes et témoignages pendant une trentaine d’années, sans que jamais ne soit arrêté le coupable.

A mi-chemin du roman et de l’enquête sociologique, Rocking Horse Road s’avère aussi réussi que son prédécesseur à condition qu’on ne l’aborde pas comme un polar. L’intrigue est ténue et c’est surtout la peinture d’une petite ville et des habitants de ce bout du monde qui retiendra l’attention.

Carl Nixon est né à Christchurch et y vit toujours, c’est ce qui donne autant de force et de réalisme au tableau qu’il offre de cette petite communauté confrontée à un drame qui la dépasse. A travers le portrait de la bande d’adolescents qui s’improvisent enquêteurs, il nous fait pénétrer le quotidien de quelques familles et nous éclaire sur leurs habitudes ou leurs passions.

Portant au fil des jours leurs soupçons sur les fréquentations de Lucy, puis les habitants du quartier ou les étudiants, Pete et ses amis mettent ainsi à jour quelques zones d’ombre dans la vie de Christchurch et la banalité de surface s’écaille, laissant apparaître ici un père qui sombre dans l’alcool après avoir été quitté par sa femme ou là une mère qui se prostitue pour pouvoir élever ses enfants et dont les clients sont des pères de famille du quartier … Les failles ainsi mises à nu révèlent la face cachée d’une société d’apparence aussi paisible que banale mais c’est à travers le sport que les dissensions apparaîtront réellement, lors de la venue en Nouvelle-Zélande,  de l’équipe sud-africaine de rugby, les Springbocks. Plus qu’un sport, le rugby est une religion pour les néo-zélandais et les habitants de Christchurch ne font pas exception à cette règle. Une poignée d’habitants, révoltés par la politique de l’apartheid, décident de manifester contre la venue des sud-africains mais la quasi totalité des habitants de Christchurch sont surexcités à l’idée de cette rencontre au sommet et la manifestation prévue le jour du match fera les frais de leur colère.

S’attachant à restituer aussi fidèlement que possible la vie sur ce coin de terre, Carl Nixon y poursuit le portrait d’une société néo-zélandaise face à ses faiblesses et ses contradictions. Ce pays, auquel la distance nous incite parfois à prêter des qualités inexistantes par chez nous, retrouve sous sa plume une dimension simplement humaine, un regard à hauteur d’homme, avec ce que cela suppose de contingences inévitables  le racisme ou la violence.

Yann.

Une falaise au bout du monde, Carl Nixon, L’Aube Noire, 328 p. , 20€90.

Rocking Horse Road, Carl Nixon, L’Aube Noire, 233 p. , 18€.

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