L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Un peu tard dans la saison, Jérôme Leroy (La Table Ronde / Folio Policier) – Seb
Un peu tard dans la saison, Jérôme Leroy (La Table Ronde / Folio Policier) – Seb

Un peu tard dans la saison, Jérôme Leroy (La Table Ronde / Folio Policier) – Seb

« Il faudrait s’en aller sans le dire et loin. C’est-à-dire tout près, au cœur du vieux pays, là où ce qui vient va mettre encore un peu de temps à venir. »

L’histoire. À la périphérie des années 2015, un mouvement souterrain s’amplifie et fait paniquer le pouvoir : il lui a donné un nom, l’Eclipse. Dans toute la société, quelle que soit la classe, le pays, des milliers de gens décident d’abandonner leur travail, leur famille et disparaissent. C’est une hémorragie contre laquelle l’Etat ne peut rien. En parallèle, des mouvements de grève germent partout, le pays fonctionne par hoquets, tout est au ralenti, il plane un air de fin d’une époque, fin d’un système. Agnès Delvaux, capitaine des services secrets, est convaincue que la tête pensante de ce phénomène d’éclipse est un écrivain quinquagénaire, Guillaume Trimbert. Elle l’espionne, le suit, dissèque ses faits et gestes jusqu’à l’obsession. Mais la sécurité du pays est-elle la seule raison à cette surveillance poussée ?

Jérôme Leroy, on ne le présente plus. Je ne le présenterais donc pas. Je dirais seulement qu’il descend de la fameuse et lumineuse lignée polardeuse, Noire, amorcée aux frémissements des années 70 par Jean-Patrick Manchette, lui-même héritier quelque part du grand Simenon. Si on suit le fil, Manchette, Daeninckx, Izzo, Jonquet, tricoté dans cette mouvance on trouve Jérôme Leroy. Dans un mot d’accroche exfiltré du magazine Lire qui figure au-dessus de la quatrième de couverture, Sylvain Tesson dit ceci : Tout Leroy est là : un désespoir, un refus, un goût de l’action, un art de peindre la catastrophe.

Comment rédiger une chronique après ça ? Il a tout dit. Mais je ne veux pas être taxé de fainéantise, alors je vais tenter quelque chose.

Dire que j’ai pris un pied énorme en lisant ce roman est un bel euphémisme. Cette histoire a été publiée en 2017, et il y a un côté visionnaire qui ne peut échapper à personne. Dans ce roman de « presque-anticipation », Jérôme Leroy décrit une société qui se fendille dans ses fondements à cause d’un système capitaliste qui s’autodétruit. Une grande mélancolie frappe les gens sans prévenir. Une grande mélancolie mais aussi une grande acuité. Cela n’épargne aucune couche de la société, du conducteur de train au maçon, du ministre à l’enseignant, une vague emporte les fragments d’un vieux monde qui ne tient que par l’illusion de sa présence déliquescente. Il est déjà mort, seule son ombre plane sur les restes avariés d’une idéologie mortifère qui était tellement cupide et affamée qu’elle s’est dévorée elle-même en épuisant psychologiquement les gens. Dans cette hémorragie silencieuse qui saigne à blanc la société, j’y ai vu des similitudes avec ce qui se passe depuis deux ans. Le covid en a été le déclencheur, ou peut-être bien le révélateur. Partout, et de façon plus aigue dans certains corps de métiers, c’est la débandade. On ne trouve plus la « main d’œuvre » nécessaire dans ces métiers méprisés ou invisibles que la pandémie à rendus « essentiels ». Cafés, restaurants, hôtellerie, BTP, hôpital, éducation nationale, Sncf, la fuite des talents s’amplifie. Depuis des années, des cadres sup, ingénieurs, chercheurs, lâchent l’affaire et filent en zone rurale planter des carottes ou fabriquer du fromage de chèvre. Il se passe quelque chose de profond qui inquiète le pouvoir. Comme dans le roman. Ce n’est pas spectaculaire, c’est une mort lente, très lente, une agonie à peine teintée et troublée par les vitrines des banques que les manifestants dézinguent dans les fumeroles des gaz lacrymogènes.

Dans tout ce bazar, l’écrivain Guillaume Trimbert traîne sa fatigue et sa mélancolie dans les rues de Paris, à Eymoutiers chez son pote Tavaniello, à Brive chez son pote turc. Il erre d’ateliers d’écriture en dédicaces, de bars en troquets, à refaire ou défaire le monde avec ses potes Cénabre et Gourvenec. L’aiguille des secondes de son horloge interne accuse un subreptice retard et sème en lui l’idée que quelque chose cloche. L’air est rempli de spleen, et pas qu’en Corrèze.

Photo : Hannah Assouline.

Lectrices, lecteurs, vous allez suivre les pérégrinations de la capitaine Delvaux, de la DGSI, qui talonne Trimbert, exécute sur ordre de son colonel des individus gênants, « la raison d’Etat », celle qui permet tous les abus. Jérôme Leroy traite admirablement ce point précis, par petites touches, il sème des graines qui poussent vite. Les allusions aux lois d’exception (appelons un chat un chat) votées après les attentats de 2015, l’état d’urgence sanitaire permanent qui a chassé un autre état d’urgence permanent, démontrent que nos vies privées peuvent être piétinées sans qu’on le sache, et pire, sans aucune justification valable. Dans un système mourant qui se débat – qui conserve par un grand mystère un certain nombre de séides dévoués – il suffit d’être soupçonné, de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, de donner du feu à un suspect fiché S ou de partager un taxi avec lui.

Il y a dans ce roman, une atmosphère délicieusement mélancolique, j’avais déjà trouvé cette ambiance délivrée par petites touches savantes dans un roman de Jean-Philippe Blondel, G 229, que j’avais dévoré et adoré même si le thème est tout autre. Et on tombe sur des phrases de ce tonneau : Voilà, des livres, des vêtements propres et de quoi écrire : je suis chez moi. Je suis sûr que vous aussi vous avez pensé au moins une fois à vous éclipser. Vous aurez sûrement des réponses ici, dans ces pages. Vous y serez aidés par de nombreuses référence à la poésie et aux poètes, la cerise qui fait le gâteau.

Ici, dans ces chapitres, les personnages sont finement ciselés, terriblement humains, dans leurs doutes, leurs hésitations, leurs fautes, leur rapport aux autres et leurs moments de joie. L’auteur a réussi un tour de force, monter de toute pièce un climat de fin de règne très crédible, avec une galerie de personnages tout aussi crédibles. La construction narrative est astucieuse et convient bien au récit, on alterne avec la voix de Trimbert et celle d’Agnès Delvaux, cela nous donne deux points de vue différents sur des évènements communs.

Jérôme Leroy distille sa petite musique avec une férocité douce qui colle à l’atmosphère habitant toutes les pages. Il se permet des descriptions qui m’ont fait penser à Pierre Bergounioux et ce n’est pas rien. Il y a même une référence à un de mes films préférés, Le professionnel, de Georges Lautner, celui avec Belmondo et une distribution sublime de seconds rôles flamboyants, de ceux qui tiennent un film à bout de bras, avec la fameuse musique d’Ennio Morricone. Peut-être trouverez-vous ce joli clin d’œil…

Un peu tard dans la saison est un sacré bon roman, n’hésitez pas plus longtemps, engouffrez-vous dedans. Ce n’est pas encore trop tard pour la saison.

Seb.

Un peu tard dans la saison, Jérôme Leroy, Folio Policier, 272 p. , 7€80.

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