L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Six fourmis blanches, Sandrine Collette (Denoël / LGF) – Seb – Aire(s) Noire(s)
Six fourmis blanches, Sandrine Collette (Denoël / LGF) – Seb – Aire(s) Noire(s)

Six fourmis blanches, Sandrine Collette (Denoël / LGF) – Seb – Aire(s) Noire(s)

« Le mal suinte de ce pays comme l’eau des murs de nos maisons tout le long de l’hiver. Enraciné en nous, telle une sangsue fossilisée sur une pierre. C’est ce que disait mon grand-père, et avant lui son père, et le père de son père : depuis toujours ces montagnes sont maudites. »

De nos jours, dans les montagnes d’Albanie, sur un secteur très isolé, un groupe de français se lance dans une randonnée ; accompagnés par un guide chevronné, ils vont découvrir que la montagne est une zone hostile, au-delà de ce qu’ils pouvaient imaginer.

Bon, pour le résumé, j’ai fait court. Ce qui compte, c’est que tu lises ce roman qui en vaut la peine. C’est le troisième que je savoure de la dame, Sandrine Collette. J’avais commencé par Il restera la poussière, et ça m’avait cloué au sol, dans la poussière évidemment (tu suis ou pas ?)

Il faut dire qu’elle maîtrise son art la romancière, dès son premier roman, Des nœuds d’acier, BAM ! Grand prix de littérature policière. Ça calme. Fort logiquement, après ma première expérience, je suis allé les tester, ces nœuds d’acier. De mon humble avis, ce Grand prix n’est pas volé.

Chronologiquement, celui-ci est le troisième paru. Tu suis toujours ?

Ici, l’auteure choisit les montagnes reculées et hostiles d’Albanie pour placer son histoire et ses personnages. Bonne idée (comme dirait Jean-Jacques). L’Albanie, pas grand monde connaît, nous n’avons à son sujet que des préjugés et des images de déliquescence, de routes trouées, de villages perchés et…de troupeaux de chèvres.

Sandrine Collette, elle n’a pas vraiment de rivaux pour faire monter la tension, et faire monter l’attention. En exergue j’ai mis l’incipit. T’as vu, ça accroche, immédiatement tu es dans l’atmosphère. Elle annonce la couleur, mais sans ficelles ostentatoires, sans effets spéciaux des franchises de comics, juste avec ses mots, sa matière, son savoir-faire.

Alors tu vas faire connaissance avec ce groupe de touristes français, des gens de la ville, pas habitués aux sorties de routes de la vie, accoutumés au confort citadin, au réseau téléphonique et internet impeccable, au service public fiable. Bref, pas vraiment de place pour l’imprévu, sauf si tu penses aux bouchons des feux tricolores et à la nounou qui tombe malade. Là, ça va être une autre sorte d’imprévu, du genre qui peut être définitif.

Ces amis citadins, jeunes, conquérants, tu vas les rencontrer par le truchement de Lou, une des filles du groupe. C’est elle qui raconte. Donc si tu es malin, tu as déjà pigé qu’elle au moins s’en est sortie. C’est bien, tu suis. Lou, tu vas l’aimer, et tu vas la voir évoluer au fil du périple. C’est bien connu, et c’est vrai, les gens se révèlent dans la difficulté. Avec leurs lueurs et avec leurs zones d’ombre.

Donc Sandrine Collette, elle va alterner le récit avec Lou qui te raconte tout depuis le début, à l’hôtel, quand tout allait encore parfaitement bien. La rencontre avec ce guide super bon, réputé, fiable, et beau, ce qui ne gâte rien. En plus il a le gabarit du yéti, ça peut toujours servir si jamais quelqu’un se pète une guibole. Il pourra le porter sur son dos de colosse.

Si tu suis bien comme il faut, tu as lu que je causais d’alterner. Donc tu vas faire la connaissance de Matthias. C’est par lui que l’atmosphère pesante arrive vraiment. Matthias, il fait un travail spécial, un truc spécifique à ces régions reculées ou des réminiscences anciennes sont encore agrippées aux murs des villages et aux arbres, Matthias, il est sacrificateur. Un truc qui se transmet de père en fils. Un don. Comme ces gens qui calment le feu ou te guérissent d’un zona. Matthias, les gens du coin le sollicitent pour que le mauvais œil se tienne éloigné d’eux, à l’occasion d’un mariage, d’une fête religieuse, un décès ; parce que si tu as bien suivi, le mauvais œil, il est partout dans ces contrées, et depuis toujours.

Matthias, pour conjurer le mal, il se balade dans le troupeau de chèvre du mandant, et il en choisit une. Pas n’importe laquelle. Tu verras, c’est expliqué admirablement dans un chapitre, avec sensibilité, avec précision ; tellement que tu vas te demander si on n’est pas sacrificateur de père en fille chez les Collette. Mais non, ça c’est juste le talent et surtout beaucoup de travail.

Donc je résume. Tu vas lire un roman dans lequel la narration est alternée par Lou et puis Matthias. C’est enlevé, c’est sans pitié, ça fait froid dans le dos. C’est surtout bien ficelé, et tu vas te faire embarquer comme un gilet jaune sur les champs Elysées. Tu vas sentir le vent, et tu vas l’entendre siffler à tes oreilles. Tu vas avoir froid, très froid, et tu vas ressentir la grande fatigue, de celles qui te font hésiter à bouger ne serait-ce qu’une paupière. Tu vas toucher du doigt le doute, le désespoir, tu vas probablement être tenté par le renoncement, après tout, c’est humain. Tu vas aussi sentir ce que ça fait de marcher longtemps avec un lourd sac à dos, de marcher dans la poudreuse épaisse, de regretter amèrement cette idée à la con de randonnée.

Ce roman, il te montre aussi que des tas de citadins très mal préparés se risquent chaque année en montagne, grâce à la technologie, les tour-opérateurs, à cause des images qu’on leur vend à la télé, tout ça tout ça, pourtant ils n’ont pas les tripes pour affronter la difficulté, si jamais ça venait à mal tourner. Clin d’œil à James Dickey et son Délivrance ? Je ne sais pas, faudra que je demande à l’auteure quand on se croisera, un de ces jours j’espère. Et ça c’est bien vu, tu les vois les lapins de six semaines pris dans les feux de la voiture. La nature est belle et souvent sublime, mais elle ne fait pas de cadeaux. Malheur à ceux qui l’idéalisent.

Si je voulais chipoter, je mettrais un tout petit bémol au sujet de la fin. Attention, elle est très bien cette fin. Mais bon, tu te feras ton idée, je ne veux pas divulgâcher.

Voilà, enfile tes moufles (pas pratique pour tourner les pages mais c’est pour l’ambiance), chausse des godasses qui tiennent bien les chevilles, arrime bien ton sac à dos, et surtout, méfie-toi…

Seb.

Six Fourmis blanches, Sandrine Collette, Denoël / LGF, 312 p. , 7€90.

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