L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
J’étais Dora Suarez, Robin Cook (Rivages / Noir) – Yann – Aire(s) Noire(s)
J’étais Dora Suarez, Robin Cook (Rivages / Noir) – Yann – Aire(s) Noire(s)

J’étais Dora Suarez, Robin Cook (Rivages / Noir) – Yann – Aire(s) Noire(s)

« En descendant l’escalier, je passai devant le miroir oblique du videur, et j’y aperçus mon visage. J’avais la tête d’un type mort depuis un millier d’années. »

Aborder un tel monument du noir, c’est s’exposer tout à la fois à la violence, à la laideur et à l’amour. C’est prendre le risque de passer quelques mauvaises nuits tant les premières pages nous prennent à la gorge dans une scène hallucinée qui dépasse en horreur et en brutalité tout ce qu’on a lu jusque-là (et pourtant, justement, on en a déjà lu pas mal quand même). Lire J’étais Dora Suarez, c’est creuser le mal, gratter une plaie purulente, faire l’expérience de la douleur et de la folie. C’est peu dire qu’avec ce roman qu’il qualifiait lui-même de roman en deuil, Robin Cook se taillait à la hache une place indiscutable dans le panthéon du noir.

Dora Suarez, une jeune prostituée, est sauvagement assassinée chez Betty Carstairs, la vieille dame qui l’hébergeait et qui ne survit pas non plus à sa rencontre avec le meurtrier. Celui-ci, une fois son forfait accompli, traverse une partie de la ville et exécute Félix Roatta, propriétaire d’un club douteux … Le policier anonyme auquel est confiée l’enquête a très vite la conviction que ces meurtres sont liés et va connaître une véritable descente en enfer pour sauver le souvenir de cette jeune femme qui l’obsède et enfermer le monstre qui l’ a tuée.

Photo : D.R.

Publié en 1990, J’étais Dora Suarez est le quatrième volume, totalement indépendant, d’une série intitulée Factory et dont les précédents romans sont : On ne meurt que deux fois, Les mois d’avril sont meurtriers et Comment vivent les morts (publiés chez Gallimard). Plongée en apnée dans les tréfonds de l’âme humaine, le roman marque durablement celles et ceux qui l’ont lu. Robin Cook n’épargne rien à ses protagonistes et, par là même, à ses lecteurs. Son écriture est marquée par un réalisme brutal, sans concessions, quasi documentaire. Mais l’humanisme dont il dote son enquêteur anonyme et la compassion dont celui-ci fait preuve envers la mémoire de Dora Suarez apportent au texte ce peu de lumière sans lequel il serait un puits sans fond dont on ne sortirait qu’à grand peine. Si, chez Robin Cook, l’amour ne sauve pas le monde, il en atténue la brutalité, personnifiée ici par la figure de Tony Spavento, pervers abject torturé par des pulsions incontrôlables et qui se livre à l’auto-mutilation avec autant de soin qu’il en met à tuer ses victimes.

Le romancier britannique ajoute une couche de noirceur à son texte en imaginant un club de nuit nauséeux où des dépravés donnent libre cours à leurs fantasmes sur fond de Sida et d’avilissement. Lire Dora Suarez n’est pas de tout repos et il n’est pas évident, une fois le livre posé, de trouver celui avec lequel on va enchaîner. Reste un texte profondément marquant, véritable diamant noir auquel nombre de lecteurs vouent un véritable culte, dont la lecture, aujourd’hui encore, est véritablement dérangeante et constitue une expérience que peu de livres savent offrir.

« Il est impossible, à mon avis, qu’un homme juste demeure indifférent au destin de Carstairs et Suarez – autant être indifférent à son propre sort, et nous savons bien que personne ne l’est. »

Traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias.

Yann.

J’étais Dora Suarez, Robin Cook, Rivages / Noir, 318 p. , 8€50.

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