L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
La dernière ville sur Terre (Rivages / Noir) – Un entretien avec Thomas Mullen – Nicolas
La dernière ville sur Terre (Rivages / Noir) – Un entretien avec Thomas Mullen – Nicolas

La dernière ville sur Terre (Rivages / Noir) – Un entretien avec Thomas Mullen – Nicolas

Le titre, évidemment, laisse imaginer un écrit sciencefictionnel, mais non. Tu n’est pas dans une dystopie, ou roman à l’aune de 1984 et autres chefs d’œuvre du genre…C’est pas non plus À la poursuite des Slans  de Van Voght, mais tu vas te retrouver à une époque que tu n’as pas connue, ou alors tu es un lecteur de compétition, et tu fais partie de ceux qui résistent encore et toujours à l’envahissement de l’arthrite pour tourner les pages.

Ceci posé. Ce roman reste encore pour moi une énigme, quelques jours après l’avoir refermé.

Je t’explique. J’ai cru, pendant les cents premières pages, que j’allais me faire suer pendant les 450 autres. J’y ai cru fermement. Au point que j’ai même envoyé des messages qui précisaient que j’étais pas certain d’avoir envie de le finir. C’est dire à quel point le doute m’habitait.

Et pourtant.

Après quelques pages supplémentaires, je me suis pris au jeu.

J’ai commencé à apercevoir derrière les arbres renversés pour que personne ne passe, la montée en puissance du fascisme presque ambiant depuis quelques jours/semaines/mois (raye les mentions inutiles) liée au fait que la France va bien(c’est pas moi qui le dis, c’est Pinocchio et ses potes), les dénonciations diverses et originales reçues dans les boites aux lettres à une époque pas si lointaine (quand Pinocchio et ses potes nous avaient enfermés dans nos apparts), les manifestations depuis le début de l’année 2023 (quand Pinocchio et ses potes…), et finalement je me suis trouvé face à ce que l’humain produit de pire en cas de menace qui le concerne directement.

À noter que ce roman date de 2006 et que, clairement, Thomas Mullen est considéré comme le petit-fils de Nostradamus et de Madame Soleil. Tu l’as peut-être croisé précédemment, dans une trilogie qui s’appelle Darktown.

Je la lirai sans doute dans quelques années.

D’aucuns, et ils sont plusieurs, ont déclaré, exemples à l’appui, que ce roman avait été mal catégorisé. Qu’il ne s’agissait pas d’un roman noir, et que Rivages aurait dû créer une collection « romans universels » dans laquelle La dernière ville sur Terre aurait eu sa place.

C’est pas faux. Mais il ne faut pas exagérer non plus.

En 1918, quand une ville décide de s’appeler Lebiencommun (Commonwealth), on peut imaginer que ceux qui l’ont créée avaient de bons sentiments. Que ces bons sentiments vont perdurer jusqu’à l’extinction de l’humanité, et c’est beau. Ceux qui ont décidé d’inventer cette ville, Charles et Rebecca, ont rêvé d’un possible parfait, d’un communisme commun, d’un socialisme social, bien loin du capitalisme qui commençait, déjà, à envisager de nous traiter comme des esclaves qui devraient travailler pour payer le pain qu’ils fabriquaient chez eux jusqu’à cette invention épatante qu’on a appelé le salaire.

Un genre d’utopie, en quelque sorte.

Puis est arrivée la Grippe espagnole. Dans les 79 millions de morts.

Pas mal pour une gripette.

C’est là qu’intervient Philip, le fils de Charles et Rebecca. Adopté, le fils. Pas important à mon sens, mais comme c’est précisé dans le roman, je te le précise à mon tour. Philip et son pote Graham gardent la seule route d’accès à la ville. Ils la gardent parce que la grippe.

La Grippe.

Hors de question qu’un sale étranger plein de microbes et de virus s’introduise dans l’enceinte en pleine santé fermée aux étrangers.

Je sais, ça te rappelle quelque chose.

Je te fais grâce des descriptions des effets dévastateurs de la grippe. Tu as déjà eu les messages du gouvernement pendant deux ans liés à la Covid…

J’ai commencé à me dire que j’étais pressé de retourner à Lebiencommun lors du dernier tiers du livre.

Je sais, ça paraît très long dit comme ça, mais c’est ma réalité.

Alors un livre d’histoire ?

Ce serait le diminuer considérablement.

Même si Thomas Mullen lui-même précise que c’est un article de presse qui l’a conduit à l’écriture de ce roman. Un article traitant de ces villes qui s’étaient enfermées pour ne pas être contaminées.

Tu vas aussi croiser et écouter Rebecca, la mère de Philip. Une de ces suffragettes qui ont amené les femmes au droit de vote, au chéquier, et à l’ouverture de compte bancaire…

Et à l’égalité de salaires homme/femme.

Je déconne.

En revanche, tu vas te rendre compte qu’en terme de lutte sociale, on n’a pas inventé grand chose.

En matière de confinement, on n’a pas inventé grand chose.

En matière de dénonciation, on n’a pas inventé grand chose.

Et finalement, en matière de choix, on n’a pas inventé grand chose non plus.

On est toujours face aux autres pour se sauver soi-même.

Quels que soient les dommages collatéraux.

Je n’ai pas été bousculé par l’écriture. Pas bousculé, ne serait-ce que par une phrase qui m’aurait fait sourire, ou pleurer. Une phrase de celles qui me restent longtemps après avoir refermé le roman.

Il y a eu Camus, et tu sais en quelle estime je le tiens…

N’écrit pas La Peste qui veut.

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.

Nicolas.

La dernière ville sur Terre, Thomas Mullen, Rivages, 560 p. , 24€.

Entretien :

Profitant d’un passage de Thomas Mullen en France à l’occasion de Quais du Polar, Aire(s) Libre(s) a posé quelques questions à l’auteur de La dernière ville sur Terre, paru, donc, chez Rivages / Noir.

Le métier d’auteur, d’abord, pour faire connaissance. Tu fais quoi à part écrire ? Tu chasses, tu pêches, tu cuisines ?

J’adore voyager, faire de la randonnée, courir, faire de la bicyclette — et je suis un passionné de basketball, de baseball et de football américain, en plus de regarder ce que nous appelons aux États-Unis le « soccer ». Ma famille et moi avons beaucoup marché dans les bois de Géorgie pendant la pandémie ! Et en tant que grand voyageur, je suis ravi d’avoir cette opportunité de venir en France pour la première fois.

Buk disait que ce n’était pas la peine d’écrire si ça ne sortait pas de ses tripes, que le monde était rempli de mauvais écrivains. Qu’en pense-tu ?

Je ne suis pas quelqu’un qui aime critiquer les autres écrivains, donc je ne pense pas que j’aurais dit ce qu’il a dit. Mais bien sûr, il est vrai que l’écriture, comme toute autre profession ou vocation, a toutes sortes de gens. Pour ce qui est de « l’écriture à partir de ses tripes », je suis certainement d’accord pour dire que le travail est meilleur quand l’auteur se sent passionné, quand son projet d’écriture est la seule chose au monde qu’il veut faire plus que toute autre chose. Quand vous aimez quelque chose et que vous y tenez profondément, cela vient dans le travail, et le lecteur le sent.

« La dernière ville sur Terre » est tirée de faits réels que tu as modifiés et romancés. Pourquoi cette histoire dans l’Histoire en particulier ?

Il y a de nombreuses années, à la fin des années 1990, j’ai lu un article de magazine sur un virologue, et pendant un passage sur la grippe de 1918, il a mentionné le fait peu connu que, pendant cette pandémie de grippe, certaines villes éloignées ont essayé de se protéger contre la contagion en bloquant toutes les routes de la ville et en plaçant des gardes armés pour empêcher quiconque d’entrer. J’ai trouvé cela fascinant — c’était comme une scène de film ou de livre, mais personne n’en avait encore parlé. J’ai décidé d’être cette personne.

J’ai tout de suite imaginé la première grande scène, quand deux amis montent la garde à l’entrée de leur ville. Puis, hors des bois apparaît un voyageur perdu, frigorifié et affamé. Il les supplie pour avoir de la nourriture et un abri. Mais il tousse aussi, et ils ne savent pas s’il porte le virus de la grippe avec lui.

Lorsqu’il insiste pour entrer dans la ville, ils sont confrontés à un dilemme moral déchirant : lui tirer dessus pour l’arrêter ou le laisser entrer ? Quelle est la bonne chose à faire ? J’étais fasciné par ce dilemme et je voulais construire une histoire autour de ça.

La publication a-t-elle été immédiate ou ce roman est resté longtemps dans tes tiroirs ou sur ton disque dur avant la publication en 2006  ?

Non, il n’est pas resté longtemps sur mon disque dur ! J’ai eu l’idée pendant des années, mais j’avais pensé que je l’écrirais plus tard dans ma carrière, alors j’écrivais d’autres choses à la place. Un livre très différent m’a aidé à trouver un agent littéraire à New York, mais malheureusement aucun éditeur ne l’a acheté. Alors elle m’a dit que j’avais besoin d’un autre livre. Je lui ai présenté plusieurs idées, y compris celle-ci, et elle a adoré et m’a encouragé à l’écrire. Je l’ai écrit en un an, nous l’avons retravaillé en quelques mois, et les éditeurs l’ont acheté immédiatement. Ce fut donc une longue attente, mais finalement ça a été très très rapide !

Quel est le personnage que tu as préféré raconter dans cette histoire ?

À bien des égards, Philip est un peu comme moi, un peu incertain, pas un macho stéréotypé comme les gros bûcherons de sa ville. Il est jeune, alors il s’interroge beaucoup. Graham est très différent de moi — stoïque, calme, quelqu’un qui travaille avec ses mains, etc. Par conséquent, il était un peu plus difficile pour moi d’écrire le personnage de Graham, je devais réfléchir davantage, mais à cause de ça, je l’aime encore plus et c’est de lui dont je suis probablement le plus fier.

Les références aux « suffragettes » liée à la mère de Philip sont importantes, tout au long du récit. Pourquoi ?

Une autre partie de ce qui m’a attiré dans cette histoire, c’est que ce fut un moment politique intéressant dans l’histoire des États-Unis. Le mouvement ouvrier était aussi fort que jamais, avec beaucoup de grèves, certaines d’entre elles assez violentes dans l’ouest (où le livre est placé). Beaucoup de gens s’intéressaient au socialisme, plus qu’à d’autres moments aux États-Unis (cela serait violemment réduit l’année suivante, en 1919, dans ce que nous appelons la Red Scare). Et les femmes s’organisaient pour obtenir le droit de vote, ce qui a pris de nombreuses années et a été une énorme réalisation quand ça a finalement été accepté. Il était important que certains des personnages soient impliqués dans le mouvement des suffragettes, ainsi que dans le mouvement ouvrier, afin que je puisse décrire avec exactitude ces questions. Dans toute œuvre de fiction historique, je pense qu’il est important de saisir les débats de l’époque — sur quoi les gens se disputaient et de quoi débattaient-ils ? Quels étaient les différents points de vue ? Que croyaient-ils qui n’était plus à la mode ? Quels étaient les grands conflits ? Ce sont les fils que j’aime tisser ensemble pour donner vie à une histoire.

Qu’est-ce qui t’a semblé le plus important, tout au long de l’écriture, les personnages, les sentiments (la honte d’être différent, de ne pas être parti à la guerre, faire face à ses propres pulsions, etc) ou témoigner de ces villes qui avaient fait le choix de se calfeutrer ?

(Je ne comprends peut-être pas la traduction de cette question, je suis désolé, mais je vais essayer.) Maintenant que je fais cela depuis environ 20 ans, je réalise que les histoires qui résonnent avec moi sont des histoires dans lesquelles les personnages font face à une lutte personnelle ou un défi qui éclaire une question sociale ou politique plus grande. Une grande partie de ce livre se concentre sur le débat philosophique et politique entre les droits de l’individu et le plus grand bien de la société, et les compromis que nous choisissons de faire. Comme famille, comme société, comme ville, comme pays. En même temps, je veux m’assurer que mes personnages ne se sentent pas comme des porte-parole politiques à deux dimensions ; je veux qu’ils se sentent pleinement formés et réels, pleins de contradictions. Ils ont des espoirs, des rêves et des défauts. Ils font de leur mieux, mais ils font des erreurs. Chacun dans ce roman croit qu’ils fait le bon choix, mais malgré leurs meilleures intentions, ils ont beaucoup de conflits. L’humanité est en désordre.

La référence à la « pandémie » mondiale qui a défrayé la chronique et effrayé le monde il y a trois ans, bien que tu aies écrit le roman il y a presque 20 ans a dû t’être souvent référencée. Comment réagis-tu face à ces questions qui finalement n’ont pas grand chose à voir avec une histoire que tu as inventée ?

Oui, la pandémie a été terrible pour tout le monde, mais elle a ajouté un élément d’étrangeté pour moi, parce que j’avais l’impression d’avoir déjà vécu une pandémie, du moins dans mon imagination. Quand j’ai écrit ce livre et quand il a été publié pour la première fois en 2006, les pandémies étaient un sujet étrange qui n’a pas été abordé très souvent. Donc, en voir une se produire dans la vie réelle a été bouleversant, pour dire le moins. Ce qui s’est passé en 1918 était différent de 2020 (1918 était beaucoup plus fatal, par exemple, et il n’y avait pas de vaccin à l’époque), mais il y avait beaucoup de similitudes : voir des masques partout, les quarantaines et les fermetures, la peur et le stress.

Et non, ça ne me dérange pas que les gens me posent des questions à ce sujet – je suis heureux qu’ils aient lu le livre et qu’ils l’aient aimé. Les gens qui lisent le livre maintenant auront des attentes et des perspectives différentes de celles que j’aurais pu imaginer en 2006, alors qu’une pandémie mondiale ressemblait presque à de la science-fiction. Et comme tout le monde, j’aurais bien aimé que celle de la COVID ne se produise jamais.

Est-ce que ce sont les personnages qui t’ont raconté une histoire ? Est-ce qu’ils étaient penchés au-dessus de ton épaule pour te dicter les mots ?

Est-ce qu’ils t’ont fait sourire, pleurer, ou te mettre en colère ?

Je ne pense pas avoir pleuré en l’écrivant, mais oui, je suis certainement émotif. J’écris parfois dans des cafés pour changer mon emploi du temps, et je me souviens encore dans quel café j’étais quand j’ai écrit certaines scènes, car elles sont gravées dans ma mémoire. J’espère que cela transparaît dans le travail, que ces émotions et cette passion se connectent avec les lecteurs. Je veux que les gens se sentent émus, je veux qu’ils se demandent ce qu’ils auraient fait s’ils avaient été à la place de Philip et Graham, et je veux qu’ils pensent au livre longtemps après avoir fini.

Merci, Thomas, pour ce joli moment de partage et pour avoir pris le temps de répondre à toutes ces questions.

Nicolas

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Bondil.

La dernière ville sur Terre, Thomas Mullen, Rivages / Noir, 560 p. , 24€.

Comme un spoiler qui ne spoile rien du tout…

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