L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Trop loin de Dieu, Kim Zupan (Gallmeister) – Yann
Trop loin de Dieu, Kim Zupan (Gallmeister) – Yann

Trop loin de Dieu, Kim Zupan (Gallmeister) – Yann

On a beau émettre parfois quelques doutes sur les choix éditoriaux et l’ambition d’Oliver Gallmeister, une chose est sûre, le catalogue élaboré depuis 2006 recèle une proportion non négligeable de textes remarquables dont certains n’ont peut-être pas rencontré le succès qu’ils auraient mérité. C’est sans aucun doute le cas des Arpenteurs, premier roman de Kim Zupan, publié en 2015 (puis en Totem en 2017). On y découvrait une vraie voix, saluée aux États-Unis par des auteurs comme Rick Bass ou Mark Spragg et que certains journalistes comparèrent, toutes proportions gardées, à Richard Ford ou Cormac McCarthy. À la fois noir et lyrique, sobre et puissant, ce roman écrit par un homme ayant exercé le métier de charpentier pendant vingt-cinq ans était une vraie et belle révélation. Il aura fallu quelques années avant que ne nous parvienne, en première mondiale semble-t-il, ce Trop loin de Dieu (The Butcher Saint en VO) dont le résumé et les 600 pages mettent d’emblée l’eau à la bouche.

« Hickney vit dans le Montana, où il sillonne les routes de campagne et ramasse les cadavres d’animaux tués par des voitures (…). Lorsqu’un inconnu étrangement civilisé vient s’installer à proximité dans un ranch à l’abandon et qu’il rémunère Hickney pour lui rendre service, son horizon semble enfin s’éclaircir. Mais cet homme n’est pas seul et ses compagnons paraissent nettement plus inquiétants. Un jour, Hickney découvre un corps sur le bord de la route. Cette fois, il ne s’agit pas d’un animal. Et les « invités » de son nouvel ami commencent à faire parler d’eux. »

On retrouvera très vite ici ce qui nous avait séduit dans Les Arpenteurs, subtile combinaison de violence sèche et de chaleur humaine, une écriture qui n’est pas sans rappeler parfois, effectivement, celle d’un McCarthy, même si l’on a bien conscience de la facilité de certaines comparaisons. Mais Kim Zupan possède indéniablement ce quelque chose qui donne chair à ses personnages en même temps qu’une vraie consistance à son récit. Les années écoulées depuis son premier roman lui ont permis de peaufiner son écriture et son art de raconter des histoires. Car c’est bien de cela qu’il s’agit encore une fois, des histoires d’hommes qui se débattent avec leur destin au coeur de grandioses paysages gelés en hiver, brûlants l’été.

« Répétant les mots sérieusement dans l’obscurité, comme s’il y avait quelqu’un, là, près de lui. Comme si, après les innombrables heures solitaires passées dans sa cellule, l’obscurité avait acquis une forme et une substance, un golem pour partager ses angoisses de minuit et encourager ses plans de vengeance, et qu’il convoquait encore une fois pour le prendre à témoin de nouvelles fausses accusations dirigées contre lui, de nouvelles graves injustices. Les fautes n’étaient pas de son fait, c’était clair. Comme les esprits malins qui s’en prenaient à ses ancêtres pendant une éclipse et une sécheresse, la malchance s’était abattue sur lui sans raison et sans justification. »

À la fois intemporel et cruellement d’actualité, Trop loin de Dieu fait entendre les inquiétudes de l’Amérique rurale qui résonnent sous les traits de l’inquiétant Robert Van Zyl et de ses séides. L’Amérique de Trump n’est pas loin, bien sûr, mais, ici, la tentation libertaire est chevillée à l’âme de bon nombre d’habitants des régions les plus reculées du pays. Dans un Montana dont la nature sauvage et l’immensité permettent une relative discrétion, la résistance s’organise. Résistance à quoi ? À l’Étranger? La fin du monde ? Au système ? Au gouvernement ? Peu importe, ivres de violence et de paranoïa, nombreux sont ceux qui veulent en découdre. Mais Kim Zupan, en donnant vie à l’inquiétant Eddie Horn et à ses comparses, rappelle que la haine et les préjugés ne sont pas l’apanage des Blancs.

Ne souffrant d’aucune faiblesse tout au long de ses 600 pages, magnifiquement traduit par François Happe, Trop loin de Dieu offre le tableau d’une société dont les fractures et les cicatrices semblent inguérissables. Mais sa grande force réside dans l’empathie dont fait preuve Kim Zupan vis-à-vis de ses protagonistes et cette capacité qu’il a de mettre en scène des moments empreints de tendresse et d’humanité entre deux explosions de violence. Profondément pessimiste mais foncièrement attentif et généreux, le natif du Montana nous offre un grand roman, à la hauteur des espaces dans lesquels celui-ci se déroule.

Yann.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par François Happe.

Trop loin de Dieu, Kim Zupan, Gallmeister, 619 p. , 26€80.

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