L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
1886, l’affaire Jules Watrin,  Pascal Dessaint  (Rivages) – Margot
1886, l’affaire Jules Watrin, Pascal Dessaint (Rivages) – Margot

1886, l’affaire Jules Watrin, Pascal Dessaint (Rivages) – Margot

Lier les faits, l’histoire et le présent.

Gravure d’époque illustrant la défenestration de Jules Watrin.

Le dernier roman de Pascal Dessaint vient de sortir pour nous rappeler son talent d’écrire de romans noirs, des romans tout court, entre autres, et surtout celui d’historien. Une lecture pour comprendre où prend racine le roman noir, et ne pas oublier les raisons de la colère.

Un roman sur des faits qui ont marqué les esprits

A la fin du XIXème siècle, le 26 janvier 1886, 2 000 mineurs de Decazeville font grève, car les houillères de l’Aveyron ont mis en place un système qui rend les ouvriers prisonniers du patronat et les oblige s’endetter.

Ils envoient une délégation auprès du sous-directeur de la mine, l’ingénieur en chef Jules Watrin, mais celui-ci reste sourd à leurs revendications. Les travailleurs en colère s’en prennent à lui le poursuivent dans le bâtiment où il s’est réfugié et, dans l’émeute qui s’ensuit, ils le défenestrent.

La victime décède de ses blessures et devient un martyr. La compagnie minière en appelle à l’armée tout en promettant aux mineurs de réviser leurs salaires à la hausse. La grève va durer 108 jours.

Dix ouvriers dont deux femmes seront jugés aux Assises pour ce meurtre.

Ce roman relate ces événements, ce jugement, et le parallèle peut aussi être fait avec notre époque, en repensant à ces deux cadres aux chemises arrachées, en 2015, lors d’un mouvement social à Air France, ou en repensant simplement au fait que la lutte est punie, gravement, ces temps ci et que les arrestations arbitraires sont revenues à la mode cette année.

Un roman porteur de luttes

Comment lutter, rendre la colère audible et dicible, ne plus perdre sa vie à la gagner, se faire entendre, simplement et humainement ? Comment faire entendre l’illogique manageriale accablante et écrasante ? Comment faire, aussi, pour que l’histoire sordide et écrasante cesse de se répéter ?

Lire ce roman qui se divise en plusieurs parties et qui fait lien entre les personnages historiques, le contexte, comme une revisite de l’histoire avec en fond Germinal de Zola qui aurait inspiré ce meurtre, puisque il avait été publié seulement un an auparavant.

Écouter les déclaration et lire les actes de l’affaire Watrin, devenue à son époque nationale, observer le débat, la colère, le cri du peuple s’amplifier jusqu’à atteindre la chambre des députés, observer, déjà à l’époque, la presse, réactionnaires contre républicains, se diviser (pour que le fric continue à mieux régner ? )

C’est la faute à Zola, c’est la faute au réel, c’est la faute à l’histoire, mais de qui est cela faute et y a-t-il une quelconque justesse dans l’emploi du mot faute ?

Concordance des temps et des colères.

Pascal Dessaint a déjà dépeint dans certains de ses romans noirs les injustices et drames sociaux provoqués par le capitalisme débridé. Il signe ici une passionnante fresque sociale sur un pan de l’histoire ouvrière aujourd’hui oublié.

Une enquête sociologique à partir d’éléments authentiques, relayés par la presse de l’époque, par la presse depuis, par des romans, aussi. Le rôle des romans noirs est souvent cela : réouvrir des tiroirs oubliés de l’histoire et remettre les faits en lumière, le regard ayant évolué. Une prise de conscience comme lutte.

Watrin,  défenestré, est-il à plaindre ou à blâmer ? Quel est le crime sur lequel l’enquête avance ? Qui sont les criminels : ceux que la rage emporte dans la violence, jusqu’à la mort de celui que la colère visait, ou ceux qui obligent les ouvriers a travailler dans la souffrance, à perdre leur vie a tenter de la gagner, pour remplir les poches des actionnaires ? Les mineurs ou ceux qui utilisent les ressources naturelles pour se remplir les poches ?

Un intense et éclairant roman militant, préfacé par François Guérif, excusez du peu, raviveur et révélateur de réalités historiques qui sont malheureusement loin d’être du passé, un docu-fiction qui fait sens avec une foule d’éléments authentiques pour décrypter les tenants et aboutissants d’un conflit social.

Margot.

1886, l’affaire Jules Watrin, Pascal Dessaint, Rivages, 272 p. , 21€.

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

En savoir plus sur Aire(s) Libre(s)

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Continue reading