L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
La Mer de la Tranquillité, Emily St. John Mandel (Rivages) – Yann
La Mer de la Tranquillité, Emily St. John Mandel (Rivages) – Yann

La Mer de la Tranquillité, Emily St. John Mandel (Rivages) – Yann

Dans Dernière tournée de promotion sur la Terre, titre de la 3ème et de la 5ème parties du livre, Emily St. John Mandel met en scène Olive Llewellyn, autrice dont le succès de son roman Marienbad a bouleversé la vie. Impossible, dès lors, de ne pas penser à ce que dut vivre l’autrice canadienne après l’engouement pour son inoubliable Station Eleven (Rivages 2016 et 2018). Elle en convient d’ailleurs elle-même dans un entretien pour le blog The Killer inside me : « C’est une chose extraordinaire qui vous arrive. Elizabeth Gilbert, la romancière, avait évoqué dans Ted talks le fait qu’un échec retentissant ou un extrême succès vous font perdre pied de la même manière (…) Et comme je l’écris dans La mer de la tranquillité, j’ai croisé des gens avec des phrases de Station Eleven tatouées sur leurs bras !  » Survival isn’t sufficiant  » (survivre ne suffit pas). C’est incroyable. » Même si là n’est pas le propos principal de cette Mer de la Tranquillité, on y retrouve cette faculté qu’a Emily St. John Mandel à mêler fiction et réalité, cette envie de brouiller les pistes, d’atténuer les frontières. L’Hôtel de verre, paru quelques années plus tard, n’avait fait que confirmer brillamment les qualités de son autrice.

Photo : JiaHao Peng.

Comment interpréter la réalité en oeuvre quand un même phénomène inexplicable se produit à différentes époques dans des lieux éloignés les uns des autres ? C’est sur cette question que débute le roman. Mais le mystère s’épaissit dès sa seconde partie puisque l’on passe de 1912 à2020, puis 2203 pour « finir » en 2401, époque où l’Institut du Temps, qui veille à la cohésion temporelle de l’univers, décèle une perturbation sur laquelle va être dépêché un enquêteur.

Aussi nébuleux à résumer qu’insolite par sa structure, le nouveau roman d’Emily St. John Mandel se révèle pourtant d’une grande fluidité, révélatrice du talent de son autrice à mener à bien son récit et à tisser sa toile sans jamais perdre ses lecteurs. De l’incroyable finesse déjà à l’oeuvre dans ses derniers romans , combinée à la grâce et à l’intelligence que l’on sait, de cette subtile alchimie résulte un texte envoûtant, à l’atmosphère unique.

En s’éloignant peu à peu du polar dans lequel elle avait fait ses premiers pas, Emily St. John Mandel construit une oeuvre singulière et inimitable, toute en correspondances et faux-semblants. On ne sera donc pas surpris outre mesure de retrouver ici certains des protagonistes de L’Hôtel de verre même si cette Mer de la Tranquillité n’en est en aucun cas une suite.

Si elle s’aventure de plus en plus dans le domaine de la science-fiction, la Canadienne le fait à sa façon, sans la moindre prétention scientifique, elle n’essaie pas de convaincre avec des théories abstraites ou rebutantes. Ici, l’espèce humaine a fini par coloniser la Lune et maîtriser le voyage dans le temps mais on ne saura pas comment. Emily St. John Mandel délaisse la science pour la fiction sans état d’âme, s’amuse avec les paradoxes temporels (faisant de Gaspery-Jacques une sorte de cousin du Voyageur imprudent de Barjavel) et interroge la notion de réalité. Comment savoir en effet si nous vivons dans la réalité ou si nous ne sommes que le résultat d’une simulation menée par une intelligence supérieure ? Telle est la question qui sous-tend ce roman, son point d’ interrogation central. Emily St.John Mandel prend le large, donne libre cours à son imagination et c’est un plaisir de l’accompagner.

Poursuivant sereinement son émancipation littéraire, l’autrice canadienne séduit une nouvelle fois avec ce cocktail de d’intelligence, de grâce et de délicatesse qui fait de la lecture de ses romans une expérience aussi dépaysante que délectable.

« … et l’obscurité s’abat, comme provoquée par une soudaine cécité ou une éclipse. Il a l’impression de se trouver dans un intérieur caverneux, genre gare de chemin de fer ou cathédrale, il entend des accords de violon, il y a des gens autour de lui, puis un son impossible à identifier … »

Traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé.

Yann.

La Mer de la Tranquillité, Emily St. John Mandel, Rivages, 297 p. , 22€.

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