L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Fantômes / Les Animaux, Christian Kiefer ( Albin Michel – Terres d’Amérique) – Nicolas
Fantômes / Les Animaux, Christian Kiefer ( Albin Michel – Terres d’Amérique) – Nicolas

Fantômes / Les Animaux, Christian Kiefer ( Albin Michel – Terres d’Amérique) – Nicolas

Auteur discret de deux romans publiés en Terres d’Amérique, Christian Kiefer n’en est pas moins important à nos yeux. Il nous semblait donc évident de revenir sur ces deux textes magnifiques et c’est Nicolas qui s’en est chargé.

Les Animaux

Un immense souvenir de ce roman. Un de ceux que je garde, pas loin, pour mes vieux jours de relectures…

Ça va sans doute être une de mes chroniques les plus courtes de ce blog.

Mais il y a une raison.

Je suis resté en apnée pendant deux jours, et il a donc fallu que je respire juste après ça.

Derrière ce roman, sur la quatrième de couverture, il y a écrit :

Christian Kiefer s’impose comme un maître. Aussi sublime que dévastateur, ce roman est l’essence même de la littérature –

la réponse à « pourquoi écrire » et « pourquoi lire ».

Qu’est-ce que tu veux que je rajoute ?

Il y a des blogueurs au top de l’info qui t’expliquent que c’est son premier roman, mais ils se gourent. Et puis ils vont t’en faire des lignes pour te raconter l’histoire, mais ils se gourent aussi.

Pas la place.

D’ailleurs, ce roman, c’est au moins le second, voire le troisième, mais on s’en fout.

Ça c’est juste pour préciser que quand on dit, il faut dire juste.

De quoi ça parle ?

Ça parle d’animaux, et de nature, et de rédemption peut-être, et de la vie souvent, et du froid et de la chaleur d’un feu de bois.

Ça parle aussi de l’amitié, parce que finalement, l’amitié, c’est ce qui tient le plus chaud. L’amitié, elle fait face à la vie, parfois, et tu sais pas toujours comment réagir.

Kiefer, il te raconte ça aussi.

Va pas lire les chroniques qui te parlent de l’histoire, c’est pas une bonne idée et tu vas regretter après.

T’as pas besoin de savoir de quoi ça parle. On s’en tape.

Tu vas le lire et tu verras bien.

Il faut juste que tu saches que dedans, il y a Bill, Nathaniel, Rick, et surtout, il y a Majer.

Photo : Erik Mandre.

Majer, c’est un ours. Pas un nounours comme quand t’étais petit.

Un ours.

Genre cinq ou six cents kilos.

Et il voit pas trop clair.

Alors ça parle aussi du handicap, chez les animaux et donc forcément chez les humains.

À partir de quand t’es handicapé ?

À partir de quand tu te considères comme tel ?

Et la vie, elle peut te faire du mal au point que tu sais plus comment vivre, justement ?

Les regrets qui s’accumulent parfois, ils peuvent devenir lourds au point que quand tu marches, tu boites ?

Au point que tu sais plus si tu fais le bien ou le mal ?

L’histoire en elle-même, c’est plutôt simplissime, mais on sait, toi et moi, que la façon dont elle t’est racontée, ça change tout, et là, ça change tout.

Vraiment.

T’es en permanence face au péché et à la rédemption, t’es dans le passé, pendant quelques pages, alors tu crois que tu commences à comprendre des trucs, et le chapitre suivant, tu te promènes dans aujourd’hui, et même si le passé te donne l’impression de piger le présent, tu te goures.

À chaque fois.

Photo : D.R.

La première phrase du livre, c’est celle-ci :

« C’est la mort que tu es venu donner. Tu as beau tâcher de te persuader du contraire, tu sais au fond de ton cœur que tu ne fais qu’accumuler les mensonges. »

Alors tu vas suivre Bill, et tu vas toi aussi, t’agenouiller dans la neige quand il va être face à l’orignal qui s’est fait percuter par une bagnole.

La langue de Kiefer, c’est du génie.

Ses descriptions, les mots qu’il emploie, tu vas tout renifler, tout entendre, même les plaintes. Tu vas plonger dans le regard de l’orignal et tu vas entendre sa souffrance.

Du génie, je te dis.

Ça veut dire que c’est une claque. Une vraie de vraie.

Il y en a qui s’essaye au roman rural noir, et je vais bien sûr nommer personne pour pas froisser de susceptibilité, mais là, sans déconner, on est juste au-dessus du haut du panier.

Tu te souviens de  Julius Winsome  ?

Je pense, très humblement, qu’on va encore plus loin dans le génie de l’écriture.

Tu lis souvent des chroniques comme celle-ci de ma part ?

Un mot de la traductrice. Elle s’appelle Marina Boraso. Ça a pas dû être facile de rentrer dans les tripes de Kiefer pour en sortir ces mots-là.

Elle l’a fait. Sa traduction, c’est une merveille.

Voilà, c’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.

Les Animaux, Christian Kiefer, Albin Michel / Le Livre de Poche, 408 p. , 8€20.

Fantômes

C’est l’histoire racontée par John.

John Frazier. C’est l’histoire de ceux qui sont sans doute partis, déjà, depuis longtemps. De ceux qui auraient pu rester avec ceux qu’ils aimaient, dans la maison qui les avait vu grandir.

Comme une histoire vécue par quelqu’un qui n’en a été que le témoin.

Mais aussi une histoire de guerre, de bombes, de morts et d’Amérique engagée dans un conflit dont elle n’arrive pas à se dépêtrer.

L’histoire de Ray Takahashi.

Comme son nom ne l’indique pas tout à fait, Ray est américain. C’est un soldat engagé pour défendre son pays. La seule difficulté, à son retour de la guerre, c’est que Ray est Japonais.

Dans son sang, et tout au fond de ses yeux étirés sur le côté, comme un sourire perpétuel, et les Japonais, autant qu’il t’en souvienne, ce sont eux qui ont coulé la flotte américaine à Pearl Harbour…

Te dire que les bridés, parce qu’ils les appellent comme çà, ne sont plus vraiment en odeur de sainteté, comme dit Benoît, est un pas que tu peux franchir allègrement.

washingtonpost.com

John, quant à lui, est donc parti voir du pays au Vietnam. Voir du pays, qu’ils disaient, et défendre le tien. À coups de bombes et de napalm. Et puis quand tu reviens, c’est à coups de drogues et d’alcool que tu tentes d’oublier ce que tu y as fait.

Et John, il peut pas oublier.

Les bombes continuent d’exploser dans sa tête, et les enfants morts continuent de le fixer nuit après nuit, alors se vider la tête avec une autre histoire que la sienne.

L’histoire de la famille Takahashi.

Une famille qui a été expulsée de sa maison, puis parquée au camp de Tule Lake.

Expulsée, pas parce que le loyer n’était pas payé à la famille Wilson, mais parce qu’ils étaient Japonais. Tu t’en souviens pas, et moi non plus, mais le Japon, en 1941, était Public Enemy number 1 aux States. Même le président de la plus grande nation du monde (c’est pas moi qui le dis, c’est Donald), avait une fâcheuse tendance à dire du mal du Japon en 1941.

Alors Kimiko, la maman de Ray, la dernière fois qu’elle a vu son fils, c’est quand il est parti sur un grand bateau pour visiter l’Europe et nous aider à nous débarrasser de l’effroyable envahisseur (les envahisseurs sont toujours effroyables).

L’histoire de Ray, donc, qui décide, quand il revient de son voyage touristique plein de sang et de larmes, de retourner voir son amoureuse.

De frapper à la porte de son amoureuse, qui s’appelle Helen.

Et puis qui s’en va, parce qu’il n’a pas été accueilli comme un héros mais comme un Japonais.

Et puis qui disparaît.

Une histoire de fantômes.

Ceux qu’on a tous au fond de nous.

Ceux qui nous portent sur leurs épaules et qui nous aident à respirer, mais qui parfois nous étouffent.

Ceux qu’on tente d’empêcher de sortir à coup de drogues et de cachets.

Et puis ces « Phantoms » qui lâchaient des bombes sur le Vietnam et que John guidait jusqu’aux enfants qui brûlaient.

Ces fantômes qu’on appelle aussi le Stress Post Traumatique du retour du combat.

Les seuls moments de douceur sont ceux dégagés par Kimiko Takahashi.

Elle est La Mère.

Elle est la lumière de la bougie qui éclaire le monde pendant l’orage.

Une écriture qui va te laisser apercevoir la peur d’être celui que les autres haïssent jusqu’au fond de leur être, et si ça t’est déjà arrivé, tu comprendras.

Une écriture sur la culpabilité d’être celui qui a décidé qui mourrait sans le connaître, juste parce qu’il était l’ennemi, et que l’ennemi doit mourir. C’est comme ça la guerre.

Tellement difficile d’écrire un roman où les époques se mêlent et s’entrecroisent sans tomber dans la facilité du chapitre aujourd’hui, et du chapitre hier.

Alors un roman sur la mémoire, aussi, et sur ce que nous dit le passé.

Christian Kiefer a parfaitement réussi.

Une dernière chose.

Tu as déjà remarqué comme ton regard avait changé juste après les attentats, ou vers celui qui toussait au milieu du magasin où tu était allé chercher l’essentiel ?

Même si tu le connaissais, parce qu’on sait jamais…

Un grand roman, à mettre dans toutes les mains.

C’est tout ce que j’ai à dire.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marina Boraso.

Nicolas.

Fantômes, Christian Kiefer, Albin Michel / Terres d’Amérique, 274 p. , 22€90.

Une chanson des Larkin Poe, sur la mémoire et le chapelier fou d’Alice… N’oublie pas de peindre les roses blanches en rouge, ou les jaunes en blanc…

Et, puisqu’il ne se contente pas d’écrire, écoutons Christian Kiefer chanter.

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