L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Dolorès ou le ventre des chiens,  Alexandre Civico (Actes Sud) – Margot
Dolorès ou le ventre des chiens, Alexandre Civico (Actes Sud) – Margot

Dolorès ou le ventre des chiens, Alexandre Civico (Actes Sud) – Margot

En cette rentrée hivernale, beaucoup de livres savent attirer les regards. Dolorès ou le ventre les chiens, en fait partie. Le titre, déjà. Puis la couverture, qui semble nous parler avec des yeux charbonneux mais perçants. La quatrième de couverture annonce à son tour une fureur éclairée.

Que faire d’autre que se jeter à corps perdu, sans jeu de mots, qui a lu peut vérifier, dans ce roman qui a déjà l’air de jongler avec les certitudes et les travers le la société ? Étonner, détoner, détonner, détrôner. Ce roman est absolument surprenant, et c’est réel compliment, une catharsis ciselée sur le réel dominateur et puissamment capitaliste. Un dialogue entre les êtres qui ne sont rien mais savent, puisque n’ayant plus rien à perdre, que seul le feu réveillera(it) leur condition humaine écrasée.

Qui est Dolorès Leal Mayor ?

« J’avais perdu mon travail pendant la grande épidémie. Je m’en fichais royalement, c’était un travail de merde, avec un patron de merde dans une entreprise de merde qui ne fabriquait rien d’autre que des chiffrées. Les nouvelles restrictions contre les chômeurs ne me permettaient pas d’attendre de trouver autre chose, de prendre le temps pour dénicher un job à peu près décent. À près de quarante-cinq ans, j’ai dû, comme c’était désormais la règle, prendre le premier boulot que m’avait proposé l’une des agences d’intérim qui sous-traitaient pour l’État et qui, de mon CV, avait surtout retenue que j’avais un beau cul. « 

Dolorès est une jeune femme qui n’est rien dans la masse humaine. Mais, oui, elle a un beau cul, elle sait séduire, notamment des « gros pleins de fric » incarnant la domination et les violences subies par les femmes. Dans son esprit.

Dolorès n’a jamais été victime d’agression majeure : “Je ne suis rien. Je n’ai pas été violée, je n’ai pas été abusée, je n’ai pas eu faim. Vous pensez qu’il faut avoir été violée pour porter le viol, abusée pour ressentir l’abus, avoir eu faim pour être assourdie par le cri des ventres creux ?” Mais la fureur, la fièvre.

On entre de plein fouet dans l’arrestation de Dolorès : une porte volant en éclats après quelques coups sonores de semonce. Le regard des hommes est là. Et Dolorès, sulfureuse, clairvoyante, révélatrice.

« Le flic-enfant regardait mes cuisses du coin de l’oeil, gêné comme un adolescent devant le décolleté un peu trop lâche de la mère de sa copine. J’ai rabattu un pan du manteau dont ils m’avaient recouverte pour le priver de la vue. J’ai imaginé un instant ce qui se tramait sous sa casquette. À portée de main, une chair rose, appétissante, interdite. Il devait bander à regret. J’étais Méduse, ou Circé, ou les sirènes de L’Odyssée. Bref, une salope. »

Elle est accusée d’avoir assassiné une dizaine d’hommes après les avoir séduits. D’avoir ouvert partout dans le pays une brèche épidémique, déclenché une vague de fureur chez les femmes, victimes du capitalisme et de son patriarcat.

« Il était PDG d’une très grosse entreprise et possédait ce visage rond et luisant des jouisseurs chez qui le ventre est l’écrin de l’âme. »

Faire taire la révolte et et éteindre le feu ?

La voilà incarcérée dans un centre pénitentiaire niché au cœur des Alpes. Le roman nous emmène avec Dolorès en cellule et en entretien avec Antoine Petit, psychiatre cocaïnomane en perdition. Les phrases restent pointues, pointilleuses, nerveuses, poétiques, le dialogue, lui, est lucide puisque désenchanté.

Antoine a « accepté une mission en sachant qu’elle ne rimait à rien, qu’elle n’allait nulle part. Juste envie, un temps; de changer cette peau qui sans cesse, au même endroit, repousse« , et est chargé d’établir un profil psychologique pour déclarer Dolorès irresponsable de ses actes. Il s’agit d’éviter un procès qui ferait de Dolorès plus qu’un modèle mais une icône, car inspirées, embrasées elles aussi, d’autres femmes laissent parler leur fureur et se mettent elles aussi à tuer des hommes, dans une sorte de règlement de compte générationnel.

Le premier regard porté sur Dolorès par Antoine est clair. Sans être pleinement annonciateur. Mais elle sait happer.

« Quand elle est entrée dans la pièce, elle a tout aspiré. Je n’étais pas là, je ne l’intéressais pas. Rien n’existait. Elle était comme seule, debout au milieu d’un bureau médiocre. Elle ressemblait à une flemme, à un feu de forêt. On m’avait raconté qu’elle était presque nue lors de son arrestation, qu’elle était arrivée au centre pénitentiaire en sous-vêtements. Ses cheveux étaient très courts et teints dans un blond platine que ses racines noires semblaient vouloir chasser comme un corps étranger. Après lui avoir expliqué rapidement ce pour quoi elle était là, je lui ai demandé de retracer son parcours. Je m’attendais à u ne réticence qui n’est pas venue. Elle me prenait de haut, logée dans un nuage d’orage. Mais elle parlait… »

Alexandre Civico par Renaud Monfourny.

Nous voilà nous aussi embrasés, pas sensuellement, non, ce serait justement le cliché contre lequel lutter, mais plus haut, plus fort, quasiment existentiellement. On continue, puisque ces longs tête à tête entre la tueuse et le psychiatre sont d’une justesse troublante, comme un miroir sur un miroir de la société. Même s’il sonne au départ comme un dialogue de sourds. L’un ne comprend pas vraiment l’autre, qui le méprise avec une rage qu’elle n’a aucune envie d’expliquer. Il s’agit de deux êtres aux antipodes l’un de l’autre mais pourtant animés par une une rage similaire : celle des fissurés, écorchés, qui assistent au monde sans pouvoir s’y ancrer.

Est-ce un polar ou un appel à la lutte aux allures de roman noir ?

Car s’infuse dans ce roman une relecture très politique du réel, une revisite du passé, des brigades rouges, des années de plomb, entre autres. Et c’est portés par des phrases courtes, brutes parfois, ciselées, éminemment sensuelles, qu’on se retrouve à réinterroger différemment nous aussi la domination, les luttes et les fureurs, la stupeur face aux égos écrasants, à espérer nous aussi assister voire participer à une révolution.

Un roman qui vibre encore une fois refermé, en murmurant « Dolorès » … Mais aussi Antoine, Zélie, Pedro… Car chacun rencontre quelqu’un qui sait lui parler, car lui aussi est abîmé, sans aucune porte de sortie du réel, par leur statut sociétal, par leurs vies dénuées de sens, par leur lucidité sur la nature salement humaine. Zélie et son espoir impossible, Pedro et sa révolution par procuration, Antoine qui ne sait s’apprécier, Dolorès face à sa vie, sa rage, et toutes ces autres femmes inspirées par cette onde de violence, portées par une sensation indicible de nécessaire émeute de justesse viscérale.

Des fêlés, de plus en plus nombreux, dont les routes vont se croiser, jusqu’à la fin, une sorte d’apothéose surprenante. Qui nous invitent à regarder autour de nous et sentir que nous sommes de plus en plus nombreux, à refuser l’aveuglement et à regarder le réel dans les yeux, tel qu’il est. Touchés par la fureur contagieuse et par l’écriture d’Alexandre Civico.

On se laisse emporter jusqu’à ne plus savoir ce qu’on lit, si c’est acide, âpre ou amer, déjanté ou désenchanté, mais on ne peut s’empêcher de continuer. Dolorès, beauté vénéneuse, acérée, fiévreuse, contagieuse, happante, emportante dans tous les sens, jusqu’aux analytiques, laissez-la vous emporter, vous aussi !

Margot

Dolorès ou le ventre des chiens, Alexandre Civico, Actes Sud, 192 pages, 19€90.

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