L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Le Faucheux, James Sallis (Gallimard / Folio Policier) – Seb
Le Faucheux, James Sallis (Gallimard / Folio Policier) – Seb

Le Faucheux, James Sallis (Gallimard / Folio Policier) – Seb

« Je n’avais pas mis les pieds à l’appartement depuis trois jours et au bureau depuis quatre. Donc, c’était pile ou face. Finalement, en descendant St.Charles, je décidai que le bureau était quand-même plus près et puis, qu’est-ce que j’en avais à foutre ? J’ai fait plusieurs fois le tour du pâté de maison. Pas une place de libre. En désespoir de cause, j’ai garé la Cad sur une zone rouge et j’ai relevé le capot. Faiblard, mais ça pouvait marcher. Il y avait eu des précédents.

Si j’ai choisi cet extrait pour l’exergue c’est parce que je trouve qu’il révèle admirablement le caractère de Lew Griffin et son style de vie. Ainsi, par une scène de la vie courante le lecteur en apprend beaucoup sur le personnage central du roman. Ce n’est pas tout le monde qui sait faire ça. Non, n’insistez pas, je ne donnerai pas de noms.

Photo : D.R.

L’histoire. Ça ne va pas être de la tarte. Impossible de présenter ce roman de cette manière. Pourquoi ? Un peu de patience Ghislaine (c’est la copine de Nicolas, j’t’expliquerai…). Donc pourquoi ? Parce qu’avec ce roman nous suivons Lew Griffin à quatre périodes différentes de sa vie (1964 – 1970 – 1984 – 1990) et sur quatre histoires différentes. La bonne nouvelle c’est que tu as, chère lectrice, cher lecteur, quatre histoires pour le prix d’une. Tour de magie, l’auteur, l’air de rien, dresse un tableau de son pays et dessine l’évolution de celui-ci au fil des vingt-six années durant lesquelles se déroulent ses quatre histoires.

C’est courageux de la part de James Sallis de proposer un tel format. Un peu comme si c’était un recueil de nouvelles. Et les nouvelles, chez nous, ça ne marche pas des masses. C’est un tort. L’autre acte de bravoure de l’auteur, c’est de balancer quatre enquêtes somme toute banales. Des trucs du quotidien, le genre d’affaire qu’on propose à un privé, en faisant cela il plante sa plume dans le réalisme. Parce que ce qui compte dans ce roman en quatre parties (tu suis toujours ?) ce n’est pas les intrigues, ce sont les personnages, l’atmosphère du sud et Lew Griffin, Lew, comme Lew Archer, pas un hasard si tu veux mon avis.

James Sallis nous offre donc des histoires ordinaires avec des personnages extraordinaires. Et une sacrément belle descente aux enfers. Enfer et damnation, renaissance, rédemption, Lew Griffin démontre qu’on peut se refaire, changer de direction et remonter la pente, même lorsqu’elle est copieusement savonnée par soi-même et que tout concorde à peu près au naufrage absolu. Mais nous sommes à La Nouvelle-Orléans (ce que j’aime cet endroit), et forcément ça ne fonctionne pas comme ailleurs dans le pays.

Lew picole sévère, il est bagarreur et sa réputation n’est plus à faire. Il a une amante très spéciale, des amis sur lesquels il peut compter et certainement, malgré tout, une bonne étoile. C’est un homme qui lit, donc un homme déjà sauvé. En vingt-six années, James Sallis parcourt la vie de son privé noir (en 1964, dans le sud ségrégationniste, pas fastoche comme job) qui prend bien cher et c’est trépidant malgré la banalité des enquêtes, parce qu’il y a de la chair entre les histoires, c’est riche en humanité. Au fil du temps, vous allez voir Lew Griffin tomber, se relever, changer, s’adapter. D’abord privé, puis recouvreur de dettes et enfin romancier et professeur de français. Pas mal hein !

Saint Jean-Patrick Manchette tenait en grande estime cet auteur, et en le lisant on comprend pourquoi (Là, je t’ai vu dresser une oreille à l’évocation de taulier du polar des années 70/80, si si, je t’ai vu, pas la peine de nier)

Je sais, je n’ai rien dit sur les enquêtes. Fais-moi confiance, c’est du bon. Je ne sais pas comment il fait, mais quand on lit du Sallis il se passe la même chose qu’avec le Maître, Stephen King, on se sent tout de suite à la maison, avec un pote qui raconte rudement bien.

Dernière bonne nouvelle, cinq autres romans habités par Lew Griffin vous attendent, mesdames et messieurs.

Traduit de l’américain par Jeanne Guyon et Patrick Raynal.

Seb.

Le Faucheux, James Sallis, Gallimard / La Noire, 209 p. , 13€95.

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