L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Maldonnes, Serge Quadruppani (Métailié / Noir et Points Policier) – Margot
Maldonnes, Serge Quadruppani (Métailié / Noir et Points Policier) – Margot

Maldonnes, Serge Quadruppani (Métailié / Noir et Points Policier) – Margot

Quand on aime les romans noirs, on jubile lorsqu’ ils passent enfin en poche. Et c’est le cas pour Maldonnes, une histoire intense en subtilité et rebondissements, tout cela référencé avec application : l’histoire, la politique, la liberté sont au rendez-vous des savoirs !

Un anti-héros dont la vie a basculé

Anto­nin Gan­dolfo est un ancien braqueur, ex-anar devenu écrivain et traducteur (peut-on réellement cesser d’être anarchiste même quand on est écrivain et lettré est une question qu’on se pose, d’ailleurs). Il est notamment traducteur d’Andrea Camilleri, comme l’auteur de ce roman à qui Antonin ressemble étrangement.

« Rejeton d’une lignée détachée de ses racines, je n’ai connu de l’Italie que la cuisine de maman. En même temps que les vertus de savoirs universitaires que j’avais à tort jusque-là rejetés en bloc, Sonia m’a appris la langue de mes aïeux et c’est grâce à elle qu’un jour de furetage dans sa bibliothèque, j’abordai aux rivages du prodigieux continent Camilleri dont j’allais tirer bientôt l’essentiel de mes revenus. Entre nécessité de rencontrer mes éditeurs et désir de comploter avec les camarades de la revue Titanic que j’avais fini par fonder avec Francis, j’avais un alibi pour séjourner à Paris, tout comme j’avais une bonne raison de filer à Rome, avec la nécessité de nouer ces contacts directs qui font les bonnes collections de littérature étrangère. »

C’est un anti­hé­ros qui paraît assez démuni face aux évé­ne­ments de la vie. Il semble avoir du mal à tran­cher, il hésite, tâtonne, dans ses choix de vies et dans ses choix de femmes, aussi… Il passe de vie en marge, d’erreurs en mauvais choix, de milieux en radicalités, de femme en femme, de figures en icônes. Une maladresse tous azimuts dans une vie déjantée, de fait, et difficile à assumer telle qu’elle est : en désordre. Un jour, pendant qu’il pré­pare des grillades sur une ter­rasse, dans une île éolienne, car il vit retiré sur l’île de Salina, il reçoit une visite sur­prise et voit à nouveau sa vie basculer. Un jeune homme vient lui demander des comptes : Guillaume Lepre­neur, le fils du dro­guiste assassiné par un braqueur, Georges Nicotra, connu d’Antonin, qu’il avait fait libé­rer de pri­son en le défendant.

Les choses vont se complexifier encore sous nos yeux de lecteurs : cette réclamation du fils envers le défendeur va-t-elle engendrer la catastrophe qu’il attend depuis toujours ? Antonin va essayer de démêler les fils qui l’ont conduit jusqu’ici, il entreprend le récit de sa vie.

Une vie bien emmêlée pour redouter le pire

Antonin a flotté et navigué dans les milieux inter­lopes, confesse et distribue des idées liber­taires, a toujours mili­té à corps et à cris contre tout et son contraire. Il s’est très rapidement aperçu qu’il n’était pas taillé pour les braquages : en avril 1971, il braque un cercle de jeu, avec deux complices : Jean et Phi­lip­pine. Mais la peur lui fait perdre pied, il tire un coup de feu, erreur, pour empê­cher l’irréparable. Le braquage échoue. Jean est arrêté mais ne le dénonce pas. Pour éviter le pire, encore une fois, Anto­nin rompt toute rela­tion avec lui et Philippine.

Une autre prison, pourtant, verra Antonin, arriver. Il deviendra par la suite homme de lettres et de polars, croisement, carrefours des voies, comme le sont les prisons, parfois, avec ou sans violence ou hasard. Peu de temps avant d’être libéré, quelques années plus tard, Jean refera surface et fera suivre l’adresse d’Antonin à Georges Nico­tra, un détenu qu’il a côtoyé quand il était, lui, en prison, à la Santé, un truand gauchiste, soutenu par les milieux liber­taires et d’ultra-gauche. Antonin gravite, navigue dans ces milieux, et il en connaît et comprend les trames, les fils, il soutient, avec une bande d’intellectuels, le braqueur et écrivain Georges Nicotra et participe au mouvement qui va le faire libérer de prison après un braquage pour lequel il se proclame innocent.

La diversification des voix et des regards

À la moitié du livre, les points de vue vont se diversifier, en une étonnante complémentarité, puisque le vrai dépend souvent de qui le dit ou qui le croit… Au cœur du roman noir de sa propre vie qu’Antonin en train d’écrire et nous décrire, s’ajoute le journal de Guillaume, le fils du droguiste. Viendront ensuite se plaquer sur tout ça les «confessions d’Olga», la petite nièce de Nicotra dont Antonin tombera amoureux et épousera, lui qui entremêle avec confusion les femmes et sa vie. Guillaume et Olga s’emparent alors un peu du récit et offrent à nos yeux leurs versions des événements décrits par Antonin, teints de leurs ressentis à eux, qui divergent quelques peu.

La fin de Maldonnes prend place en 2001, à Gênes, au milieu des émeutes européennes et politiques de masse dont les lecteurs se souviennent sans doute, telles qu’elles ont existé. Et l’analyse, dans le livre, s’affute, lucide, acérée.

Photo : Philippe Matsas.

Un roman qui laisse sa part au féminin !

Serge Quadruppani fait la part belle aux personnages. Ainsi, autour d’Antonin une riche gale­rie de per­son­nages gravite, et on voit émerger des por­traits fémi­nins magni­fiques, de véri­tables héroïnes qui savent être aussi lucides que sincères pour avancer le plus librement possible, que ce soit Isa­belle l’avocate, Sonia, l’enseignante en socio­lo­gie à Rome ou Olga, qu’il épouse.

Olga est une femme libre et une vive boxeuse, avec un regard acéré porté sur Antonin et son passé. Et la lucidité n’est pas méchante, même si elle sait parfois se montrer impitoyable, comme en témoignent ses propos sur une intelligentsia qui, dans les années 80, a soutenu son grand-oncle.

« Amis français, ne vous vexez pas si une Sicilienne se permet ce genre de remarque : nos politiciens à nous sont aussi menteurs que les vôtres mais la différence est que personne, ni leurs électeurs, ni leurs opposants, ne les croit. Personne en Sicile, où on votait massivement pour la Démocratie chrétienne n’a pris ce parti au sérieux quand il a soutenu que la mafia n’existait pas, et pas un des partisans de Berlusconi n’a cru à ses protestations d’honnêteté, sa corruption étant même une raison de l’élire. »

Un regard vers l’arrière ou vers le présent ?

Pour les férus d’histoire sans dogmes ni frontières, il est à la fois piquant et délicieux de revenir dans le Paris les années 70 voire 80, mais aussi dans les rues de Rome, en passant la Sicile des années 90, d’être emporté en tourbillon dans l’histoire agitée de la fin du XXème siècle, dans une étrange quête-enquête, dans le récit d’une vie et d’événements à traverser, certains ressemblant par hasard, mais le hasard n’existe toujours pas, à des affaires politico- judiciaires post–soixante-huitardes étonnamment reconnaissables.

Polar, savoir, histoire, sociabilité, société, causticité, humour et tendresse savamment mélangés ! Une bien belle recette de polar/roman noir/obscure autofiction fictionnelle, un récit itératif, réitératif mais pas hâtif. Tout  est posé et éclairant, voire exaltant : une réflexion profonde sur la notion d’engagement et des rouages actuels de la société. Mal­donnes offre l’occasion de revivre une époque de fortes muta­tions à tra­vers un roman à l’intrigue astu­cieu­se­ment ordon­née, conté avec verve et humour.

Une lecture régalante, noire et emportante !

Margot.


 Maldonnes, Serge Quadruppani, Points policier, 352 p. , 8€10.

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