L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Frappabord, Mireille Gagné (La Peuplade) – Fanny et Aurélie
Frappabord, Mireille Gagné (La Peuplade) – Fanny et Aurélie

Frappabord, Mireille Gagné (La Peuplade) – Fanny et Aurélie

Le nouvel opus de Mireille Gagné est assurément une histoire qui se dévore, haletante, envoûtante, avec ce léger grain de fantaisie animalière – dont ce charmant petit clin d’œil au Lièvre d’Amérique, qui lira verra -.

Trois identités donnent l’humeur au paysage littéraire de Frappabord.

Tout d’abord, elle, la mouche à chevreuil, petit être hématophage dégustant nos fluides, gourmande de notre chair. Une frappabord intense, sensuelle, intemporelle, radicalement inscrite sur un territoire, en l’occurrence Grosse île située sur le fleuve Saint-Laurent, partie de l’archipel de l’île-aux-Grues, panorama insulaire cher à l’auteure québécoise.

Puis vient une histoire inscrite sur l’île mais tenue longtemps secrète. De 1940 à 1956, le gouvernement canadien y a mené des expériences sur l’anthrax et la peste bovine. « On y a produit 439 litres l’anthrax, l’équivalent de 70 milliards de doses mortelles. » (source :La Presse).

C’est en 1942 que, sur ce projet tenu d’une main de fer, Thomas rencontre Émeril.

Tu la sens venir la chair de poule ?

Entre notre frappabord et ce » Projet N » existe la voix de Théodore.

Théodore est un ouvrier qui ploie sous la chaleur d’un énième été caniculaire. Sur l’île, les taons à cheval pullulent tandis que des pics de violence font la une des infos locales. Théodore vivote, prenant soin, comme il peut, de son grand-père perdu dans les limbes du passé.

À partir de ces trois mouvements de vie, Mireille Gagné tisse son histoire sans aucun temps mort et c’est diablement bien mené.

Sous la plume de l’écrivain, Frappabord devient un insecte d’une sensualité extrême, nous faisant naviguer entre passé et présent, au beau milieu d’une humanité débordante d’imagination pour se saborder elle-même.

« Vous êtes partout. Vous ne pensez qu’à vous. Votre odeur chimique trop puissante se répand comme la pollution que vous générez. (…) Depuis combien de temps êtes-vous incapables d’anticiper l’évolution de votre environnement ? »

Frappabord frappe mais c’est aussi une histoire de désir, de filiation, d’amitié. Voici un roman îlien, tout à la fois sombre, magnétique et inoubliable.

Fanny.

C’est peu dire que j’attendais avec impatience ce nouveau livre de Mireille Gagné, brillante autrice québécoise. Après Le Lièvre d’Amérique et Bois de fer, j’étais déjà complètement accro ; Frappabord enfonce le clou et nous plonge encore un peu plus dans cet univers où l’Homme et la nature sont inextricablement liés.

Ici, trois narrations se succèdent et s’ajoutent pour souligner la folie humaine. Un frappabord, une de ces mouches dont la morsure est très douloureuse, nous invite à mieux comprendre son quotidien et sa façon de fonctionner. À travers ses yeux si particuliers, on entre dans l’intimité de Théodore, jeune homme un peu perdu dont les seuls horizons sont son travail à l’usine, les bières fraîches qui le soulagent de la canicule persistante et inquiétante au Québec et les visites à son grand-père qui, à presque 100 ans, subit une fin de vie bien triste dans un établissement spécialisé. À mesure que les frappabords se font plus nombreux et insistants, une violence nouvelle semble se répandre dans la petite ville où vit Théodore. Pour entrevoir ce qui se joue, l’autrice nous fait faire un bond de plusieurs dizaines d’années en arrière et nous invite à passer quelques mois des années 1942 et 1943 aux côtés de Thomas sur une île canadienne où sont menées des recherches biologiques pour l’armée…

Photo : Francis Vachon – Le Devoir.



Mireille Gagné, comme dans son 1er roman, soigne la construction tout en enveloppant peu à peu le lecteur dans une toile faite de subtiles réflexions philosophiques, d’écologie et d’une écriture très fine et agréable. Au fil des pages, on questionne notre rapport aux autres mais aussi notre aveuglement quant au dérèglement climatique et, bizarrement, on ressort de ce texte apaisé plutôt qu’angoissé. La magie de la très bonne littérature.

Aurélie.

Frappabord, Mireille Gagné, La Peuplade, 202 p. , 20€.

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