L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Noirs futurs : L’Heure du retour, Christopher M. Hood  / Somnambule, Dan Chaon  – Yann
Noirs futurs : L’Heure du retour, Christopher M. Hood / Somnambule, Dan Chaon – Yann

Noirs futurs : L’Heure du retour, Christopher M. Hood / Somnambule, Dan Chaon – Yann

Réchauffement climatique et catastrophes naturelles aidant (?), nombre d’auteurs contemporains s’inspirent des probables futurs anxiogènes qui nous semblent promis et y trouvent les décors et les trames de leurs romans. C’est ainsi que la dystopie, jusque-là réservée aux seuls auteurs de SF a, depuis quelques années, commencé à métisser la littérature dite « blanche ». Si les résultats ne sont pas toujours enthousiasmants, on ne peut que se réjouir de cette façon de brouiller les frontières entre la Littérature et les mauvais genres trop longtemps méprisés. Ce phénomène déjà à l’oeuvre depuis quelques années a pris une ampleur déraisonnable depuis 2020 et le Covid et il devient difficile pour le lecteur de faire son choix au sein d’une offre pléthorique de futurs plus angoissants les uns que les autres. Profitons donc de la parution récente de deux romans plutôt réussis pour une mise à jour sur ce qui nous attend. À toutes fins utiles, il sera également bon de se pencher sur le récent Qui après nous vivrez, signé Hervé Le Corre et l’incroyable adaptation en BD de La Route de Cormac McCarthy par le grand Manu Larcenet, deux réussites notables de ce début d’année dans le registre qui nous intéresse aujourd’hui.

L’Heure du retour, Christopher M. Hood (Sonatine)

« Lorsque le virus est apparu et que les confinements ont commencé, tout le monde n’avait que le Covid-19 à la bouche. Il ne s’était écoulé que quelques années, après tout. Je ne peux pas revivre ça, disions-nous tous, vraiment je ne peux pas. Mais si le Covid-19 était la mort en capuchon noir, avec sa faux, ce nouveau virus, c’était la version industrialisée de la faucheuse, un alliage monstrueux qui dévorait à toute vitesse la population mondiale. »

L’Homme n’a jamais manqué d’imagination lorsqu’il s’agit d’éliminer ses semblables ni quand il est question d’imaginer la fin du monde tel que nous le connaissons. Il en était question un peu plus haut, l’émergence soudaine du Covid à partir de fin 2019 a brutalement et durablement ouvert les yeux de la population mondiale sur la possibilité réelle d’une pandémie aussi rapide que mortelle. Pour son premier roman, Christopher M. Hood mise donc sur un virus venu des glaces d’Islande, ramenant soudainement l’humanité à un dénuement auquel elle n’était plus du tout habituée, particulièrement si l’on parle de nord-américains de la middle-class.

Bill et Penelope ont survécu au virus et ont su réorganiser leur vie en fonction des nouveaux paramètres en vigueur à travers le monde. Le jour où leur fille Hannah, coincée sur son campus en Californie, les contacte par radio pour les informer qu’elle a décidé de rejoindre le Revival, mouvement sectaire plutôt inquiétant, Bill et Penelope décident de traverser les États-Unis pour aller la chercher. Dans un pays en proie au chaos, leur voyage s’annonce risqué et ils n’ont aucune certitude de retrouver leur fille, encore moins de pouvoir la ramener avec eux.

Photo : D.R.

Certes, la trame de départ est mince et ne brille pas par son originalité mais elle a le mérite d’offrir à Christopher M. Hood la possibilité de naviguer entre road trip, roman noir et récit post-apocalyptique. Mais le véritable intérêt du roman réside essentiellement dans ce que permet ce mélange des genres, à savoir le regard porté sur la société américaine avant et après la catastrophe. Ce n’est sûrement pas par hasard que le narrateur, Bill, est un psychologue blanc et Penelope, sa femme, une enseignante noire. Le parcours de Penelope et la réussite de son couple sont une forme de doigt d’honneur à l’Amérique conservatrice et Christopher Hood ne se prive pas de lancer quelques piques à ses contemporains à travers les portraits de certains groupes d’individus rencontrés sur la route (on pensera en particulier à l’espèce de milice de l’autoroute). Mais Hood sait aussi, et c’est salutaire, faire preuve d’humour et on se souviendra longtemps des beuh-istes, gentils allumés adeptes convaincus de la ganja, petite parenthèse enfumée au milieu du roman. Quant au Revival, son évocation permet à Hood d’aborder le phénomène des mouvements sectaires et de leur fonctionnement, aux États-Unis comme ailleurs.

Même s’il navigue avec aisance entre les genres cités plus haut, L’Heure du retour touche aussi par sa foi en l’humanité et en l’amour, sans toutefois sombrer dans un sentimentalisme de bazar. Christopher M. Hood est titulaire d’un master en poésie, ce qui lui a vraisemblablement permis de donner cette tonalité à son roman sans en faire pour autant une bluette insipide comme on voit déjà trop dans les rayons des librairies. Il en résulte un texte qui parvient à trouver son équilibre entre la description d’un monde livré au chaos et la possibilité qu’il donne à chacun(e) de continuer à croire en l’être humain.

Il est descendu de son tabouret et a fait le tour de la caisse, révélant qu’il ne portait pas de pantalon par-dessus son slip blanc. Je savais qu’il avait une blague toute prête, prêt à faire feu, attendant seulement que je voie l’évidence sous mes yeux. – « On dirait que vous avez oublié votre pantalon, ai-je dit. – Vous savez comment ça s’appelle ? – Quoi ? – La clim des rednecks. – Eh bien, en tout cas, c’est économique. » Ce n’était pas franchement une blague digne de ce nom, mais il a failli pleurer de rire. « C’est économique », a-t-il répété faiblement, et j’ai su qu’il allait l’ajouter à son répertoire.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié.

Yann.

L’Heure du retour, Christopher M. Hood, Sonatine, 379 p. , 22€.

Somnambule, Dan Chaon (Albin Michel – Terres d’Amérique)

« Je ne sais pas trop ce qui tombe du ciel. Peut-être des détritus emportés par le typhon en provenance du Nord-Ouest, au large de la côte, ou encore de la cendre en provenance du mont Silverthrone au Canada (…) Ça va être le moment pour l’humanité de rendre des comptes, j’en suis sûr, et pourtant même chez ceux d’entre nous qui acceptent l’inéluctabilité de la mortalité massive chez l’homme, il reste un espoir prudent; on attend de voir comment l’Armageddon va se dérouler, guettant tout ce qui pourrait faire qu’il tourne à notre avantage. »

On n’attendait pas forcément Dan Chaon ici. Après le dérangeant Une douce lueur de malveillance, son roman précédent qui relevait essentiellement du thriller psychologique, le voici donc en train d’imaginer à son tour une Amérique dans un futur indéterminé mais que l’on imagine assez proche de nous pour en devenir inquiétant.

« Au volant de son camping-car, accompagné de Flip, son fidèle pitbull, Will Bear sillonne les routes d’une Amérique ravagée par les coupures de courant et envahie de drones géants. En tant que mercenaire itinérant, il accomplit sous de multiples identités diverses missions, parfois au péril de sa vie : assassinats, pose d’explosifs, transports insolites en tout genre. Mais sa bonhommie naturelle et ses microdoses quotidiennes de LSD l’aident à garder le sourire. Jusqu’à ce qu’une jeune femme l’appelle sur l’un de ses téléphones, pourtant intraçables. Elle prétend être sa fille biologique et se dit en grand danger. » (4ème de couverture).

Photo : D.R.

Ici comme chez Christopher Hood, il est question de famille, de filiation. Ici également, c’est un appel de la progéniture qui va enclencher l’histoire. Ici aussi se mêlent roman noir, road trip et imaginaire dystopique. On arrêtera là les comparaisons tant le roman de Dan Chaon résonne différemment de celui de Christopher Hood. D’une tonalité nettement plus sombre que L’Heure du retour, même si Chaon suggère plus souvent qu’il ne montre, ce Somnambule brille autant par son originalité que par sa capacité à déstabiliser régulièrement le lecteur autant que le narrateur. Le véritable talent de l’auteur consiste ici, par la voix de Will, à donner à une réalité plus qu’inquiétante un vernis faussement brillant. Dan Chaon installe ainsi un décalage entre la façon dont Will expose les faits et ce qu’on peut en déduire du monde dans lequel il survit, comme si sa consommation quotidienne de LSD le préservait de la cruauté du réel. Même si, après des années de mercenariat pour le compte d’une entreprise dont la morale est le cadet des soucis, Will s’est aguerri au contact du monde, il garde néanmoins une forme de fraîcheur et de spontanéité plutôt dangereuse dans le monde où il évolue. Cette part d’humanité qui reste en lui et en quelques autres contraste avec un univers où la technologie et la violence semblent avoir annihilé tout sentiment autre que la méfiance ou la peur. Dans une atmosphère de déshumanisation générale, les doutes et les faiblesses de Will le rendent d’autant plus sympathique qu’il se refuse à écouter les oiseaux de mauvais augure qui lui tiennent lieu de hiérarchie et s’obstine dans la quête de Cammie.

Somnambule navigue avec finesse entre plusieurs genres et, par son originalité, séduit et fascine. Dan Chaon parvient à se renouveler et à surprendre, il se montre touchant par les contradictions qui habitent Will et qui en font un personnage aussi attachant que déconcertant, entouré de figures toutes aussi excentriques les unes que les autres. On n’en dira pas plus sur le fin mot de l’histoire mais Dan Chaon s’y montre une fois encore largement à la hauteur et, jusqu’à la dernière page, évite le faux-pas fatal. Finalement, peu importe la catégorie dans laquelle on voudra enfermer ce livre fou, il se joue des codes et des genres auxquels on serait tenté de le cantonner et offre un des très bons moments de lecture de ce mois d’avril et, de façon plus générale, de ce début d’année.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Fournier.

Yann.

Somnambule, Dan Chaon, Albin Michel, 368 p. , 23€90.

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