« Vous voyez, lieutenant, c’est le genre d’histoire dont personne n’aime entendre parler, parce qu’elle a plusieurs facettes. Qu’il y a plusieurs points de vue sur le sujet. Et qu’en temps de guerre, tout n’a qu’une face. La liberté, l’ennemi, l’héroïsme, la victoire, la trahison. Même la mort. »

C’est toujours une petite joie de découvrir un nouveau roman d’Antonin Varenne sur les tables des libraires. On louait il y a deux ans, lors de la sortie de La piste du vieil homme, sa capacité à se renouveler et à surprendre, on ne sera pas encore déçu aujourd’hui. Il faut dire que l’histoire dont il s’empare ici est un épisode absolument incroyable et totalement méconnu de la guerre du Vietnam, éminemment romanesque, à tel point qu’on finit par se demander pourquoi personne ne s’y était intéressé plus tôt (à l’exception notable du livre The Eagle Mutiny sur lequel Varenne a construit son récit).
Il est donc ici question de l’épopée de deux jeunes pacifistes américains embarqués sur un cargo bourré de napalm à destination du Vietnam. Alvin Glatkowski et Clyde McKay, portés par leurs convictions et, surtout, par une inconscience totale, décident de prendre le commandement du bateau et de le dérouter vers le Cambodge afin d’empêcher que les bombes dont ils accompagnent le transport ne puissent venir alimenter le conflit en cours. Aussi improbable que cela paraisse, les deux jeunes hommes, seuls contre quarante hommes d’équipage, vont parvenir à leurs fins. Mais ils ne mesurent absolument pas la portée diplomatique et internationale de leur geste dans une période où les tensions à travers le monde sont exacerbées par la politique belliciste des États-Unis. La suite de l’histoire ne se déroulera pas vraiment de la manière escomptée par les deux mutins.
Un an plus tard, en 1971, alors qu’Alvin Glatkowski attend derrière les barreaux le verdict du tribunal, un journaliste, Richard Linnett, et un flic, Tim O’Brien, se soûlent méthodiquement dans un bar désert de Los Angeles, pendant que Linnett raconte l’histoire des « Fils de l’Aigle ».

Alternant les discussions de Linnett et O’Brien (auxquels viendront s’ajouter deux anciens combattants, dont le patron du bar, et la femme de ce dernier) et le récit détaillé de Linnett sur cette histoire complètement folle, le roman est une très belle réussite qui convainc autant dans les moments de tension au moment de la mutinerie que lors d’épisodes plus intimistes, parfois même poignants. Il sera impossible de rester insensible au destin de Glatkowski et McKay, victimes de leur inconscience fougueuse et, il faut bien le dire, d’un très mauvais timing qu’il leur était totalement impossible de deviner. Varenne se montre une nouvelle fois profondément humain et l’on ressent avec force la tendresse qu’il porte à ces deux jeunes hommes, engagés dans quelque chose de bien plus grand qu’eux.

À travers l’épopée maladroite de McKay et Gatkowski, Antonin Varenne interroge les notions d’engagement, de courage et d’héroïsme en temps de guerre. S’ils espéraient marquer leur époque et devenir des figures de l’opposition à la guerre du Vietnam, force est d’admettre que les choses ne se sont pas vraiment déroulées comme prévu, à tel point que leur histoire était quasiment tombée dans l’oubli. Ce manque de reconnaissance n’enlève rien à la beauté de leur geste, mais il est révélateur de la façon dont s’écrit l’Histoire. Antonin Varenne confirme ici ses talents de conteur au grand cœur, aussi à l’aise dans le roman noir que dans le récit historique. On ne manquera pas d’être touché par ce nouveau roman, éminemment cinématographique, plus encore que par son précédent.
Les Fils de l’Aigle, Antonin Varenne, Gallimard, 281 p., 21 €.
