L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Moloch, Thierry Jonquet (Série Noire/Folio Policier) — Seb
Moloch, Thierry Jonquet (Série Noire/Folio Policier) — Seb

Moloch, Thierry Jonquet (Série Noire/Folio Policier) — Seb

« Rovère ferma les yeux. L’espace d’un instant, et se passa la main sur le visage. L’intérieur du car puait. À bien y réfléchir, les paupières closes, Rovère constata même qu’il empestait carrément. La sueur, les restes de sandwichs abandonnés enfouis sous les banquettes, les résidus tenaces de dégueulis d’alcoolos coffrés au hasard des rondes, les déjections de la petite mémé trahie par ses sphincters, transportée la veille aux urgences après une agression à coups de cutter… Le tout dilué dans un flot de détergent passé à la hâte, à grand renfort de balai-brosse et de serpillière, poil de crin et cristaux de Javel raclant la tôle rebelle. Un car de flic banal. »

L’histoire. Quelque part dans la banlieue parisienne, dans une maison abandonnée, proche d’un chantier, un massacre est découvert par la police. Un truc qu’aucun des flics présents n’avait encore vu durant sa carrière. Un truc à ensauvager leurs nuits jusqu’à la fin de leurs jours. L’inspecteur divisionnaire Rovère hérite de l’affaire.

Dans la littérature noire hexagonale, il existe des sémaphores, ces grandes lueurs qui guident dans la tourmente. Des pointures. Thierry Jonquet est de ceux-là. Il faut dire que le gars possède un style bien à lui et immédiatement reconnaissable. La marque des grands. Dans l’histoire qui nous intéresse, il nous met KO d’entrée de jeu. L’incipit est un grand moment de littérature, à faire lire et étudier dans tous les endroits où on apprend à écrire des histoires : « Ils étaient là, pataugeant dans la boue, hébétés, certains pleurant, d’autres hagards, les mains tremblantes, la gorge nouée par le dégoût, la pitié, la colère, la honte, un mélange confus de ces sentiments si voisins, tous à scruter le ciel gris-bleu, dans ce matin de printemps, tous à songer à ce qu’ils avaient fait une demi-heure, une heure plus tôt, quand le téléphone avait sonné chez eux pour les tirer du sommeil et les convoquer devant cette maisonnette d’apparence si banale, dressée au fond d’un terrain vague. »


Un moment de bravoure, je vous dis. L’auteur vous chope de suite, ne vous lâche pas grâce à l’usage précis et efficace de la ponctuation : six lignes, pas de point, parce qu’il ne faut pas que nous reprenions notre souffle, il faut qu’on encaisse, qu’on soit sonné, et en outre, ces six lignes sont une énorme promesse qu’il va bien falloir tenir. Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir de si horrible dans cette putain de baraque ?
Mais Thierry Jonquet était un grand romancier, donc il savait très bien ce qu’il faisait. L’affaire, glauque au possible, terrifiante, ne prend pas toute la place. Une grande part est faite aux personnages des flics, l’équipe de l’inspecteur divisionnaire Rovère, ses trois enquêteurs, Diméglio, Dansel et le jeune Choukroun. On a le droit de trouver qu’il y a quelque chose de la relation Adamsberg-Danglard entre Rovère et Dansel-Diméglio. Des flics qui se connaissent sur le bout des doigts, savent ce que va dire l’autre avant qu’il ouvre la bouche, juste en observant son langage corporel, ses manies. L’auteur prend son temps, et ça j’aime beaucoup, c’est courageux, dans un genre et une époque où tout doit aller vite, ne pas laisser de répit, épuiser le lecteur, le rincer. Jonquet fait le contraire, il développe ses personnages, tous extrêmement travaillés, se permet des scènes entières entre eux, à causer de tout et de rien, de leurs problèmes, sans oublier la pudeur comme un parfum sur eux tous.

Et puis il y a la juge d’instruction, Nadia Lintz, bien née sous la plume de l’auteur, un beau personnage, sensuel, attractif, atypique comme magistrat. Le jeu du chat et de la souris entre elle et Rovère est subtil, chacun avec ses problèmes, se tournant autour.
Thierry Jonquet a bien potassé son manuel de policier, sans doute en a-t-il rencontré, ou en connaissait-il, car tout sonne terriblement juste, on y est. Nous sommes avec des limiers qui pistent, qui cherchent, interrogent, observent, cogitent, ils usent de la déduction, tentent de comprendre l’humain, cet animal étrange et mystérieux capable de tout. Ils notent, enquêtent, posent des questions, confrontent les faits, les preuves, les éléments. Du travail de terrain, tellement plus fascinant que les enquêtes actuelles gavées de technologie froide et impersonnelle, d’écrans d’ordinateurs et d’aventures de laboratoires. Eux, ils ont le nez collé au sol, se parlent, mangent ensemble, ouvrent des pistes, émettent des hypothèses, c’est beau. On a l’atmosphère des cafés, des restos, on a la vie.

Je n’en dirai pas plus, c’est à toi, lectrice, lecteur, de fourrer ton nez là-dedans, et ce sera pour ton plus grand plaisir. Je trouve que le Rovère de Jonquet est un proche cousin du Schneider de Pagan, il y a de ça. Et puis tu vas faire la connaissance de Charlie et Helena, et eux, ils vont te fendre le cœur.

Seb.

Moloch, Thierry Jonquet , Série Noire / Folio Policier, 432 p. , 9€50.



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