L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
De si jolis chevaux, Cormac McCarthy (Actes Sud & Points) — Nicolas
De si jolis chevaux, Cormac McCarthy (Actes Sud & Points) — Nicolas

De si jolis chevaux, Cormac McCarthy (Actes Sud & Points) — Nicolas

Tu sais, sans doute, ce que je pense de Cormac McCarthy… T’as peut-être déjà lu des mots de moi sur lui. Je vais donc essayer d’être le moins dithyrambique possible, et c’est pas dans mes habitudes.

La trilogie des confins, elle me fait de l’œil depuis un bail. Et je me dis, à chacune des fois où je l’aperçois sur mon étagère, « Bientôt ».

Tu vois, il y a des histoires qu’on lit pour savoir ce qui va arriver. Et puis il y a celles qu’on lit pour comprendre ce que vivre veut dire. McCarthy, il est coutumier du fait. Tu te souviens sans doute (je déconne, on n’est pas nombreux à s’en souvenir) du Sunset Limited. Ce moment hors du temps mis en scène par Tommy Lee Jones, pour comprendre ce que vivre veut dire, justement, au milieu de ceux qui croient en un Papa rédempteur.
De si jolis chevaux appartient à cette seconde famille.

Dès les premières pages, quelque chose de très calme s’installe. Pas un truc ennuyeux, mais plutôt une respiration plus profonde, comme si le livre te demandait doucement de marcher à son rythme. Tranquille, sur les chemins du Texas.
La poussière des pistes, la lumière immense, le silence entre les mots : tout semble te préparer à une expérience différente de ce que tu as croisé avant. C’est pas tout à fait vrai. Il m’est arrivé, quelquefois, de lire des mots qui restent, qui m’ont emporté plus loin. Quant aux d’aucuns qui vont t’expliquer qu’il manque des virgules… laisse les donc parler.

Et bien sûr, il y a John Grady Cole.
Un personnage d’une pureté presque irréelle — pas naïf, seulement entier.
Quelqu’un qui croit encore que l’honneur, la fidélité, l’amour ont un poids véritable dans le monde. Je sais, on est passé à autre chose depuis quelques décennies.
Quelqu’un qui avance avec cette confiance fragile qu’on n’a qu’une fois dans une vie.

À un moment, McCarthy écrit cette phrase simple, presque nue :

« Il savait que le monde était dur et qu’il ne mentait pas. »

Il y a déjà tout là-dedans. Tout le roman. Pas de plainte. Pas de révolte spectaculaire. Juste la reconnaissance silencieuse d’une vérité que l’âge finit toujours par révéler. La beauté, parfois… et la perte, tout le temps.

Les chevaux, par exemple. Ils ne sont pas décoratifs. Ils sont décrits avec une attention quasiment sacrée, comme s’ils appartenaient à un monde plus ancien, plus juste, plus pur que celui des hommes. Peut-être celui où les Amérindiens vivaient, avant qu’on décide de tracer des routes à coups de flingue et de chemin de fer.

« Ils se mouvaient comme s’ils étaient faits de lumière. »

Quand tu lis ça, tu sens que McCarthy ne parle pas seulement d’animaux. Il parle d’une idée de la grâce — quelque chose qui existe vraiment, mais qu’on ne peut pas garder.

Et, c’est probablement ça, le cœur du livre : la découverte que la beauté ne protège pas. Que l’amour des autres n’empêche pas la violence. Que la droiture ne garantit aucune récompense.

Il y a un basculement, dans le roman, que tu ressens presque comme un coup. Un peu comme le twist hallucinant de David Vann, dans Sukkwan Island
Le monde qui cesse d’être un horizon ouvert et devient un lieu de contraintes, d’injustice, d’arbitraire. Sans trucs pathos. Sans discours. Juste par la force immense des événements.

À un autre moment, cette phrase tombe, comme une pierre dans l’eau, qui fait des ronds, bien après que tu l’as quittée des yeux :

« Le monde n’a pas été fait pour être compris. »

Tu veux écrire quoi, après ça ? Tu veux te plaindre de quoi ?

Tu comprends que McCarthy ne cherche pas à consoler. Il cherche quelque chose de plus rare : regarder ce monde droit dans les yeux.

Pas que de la dureté dans les mots, de la douceur parfois, et une espèce de fidélité qui te permet de croire que certains actes valent la peine.
Pas de courage spectacle qu’on met en scène sur les réseaux sociaux (je déconne, y avait pas FB), mais du silence qui accompagne les actes.
Rester droit même quand personne ne regarde. Aimer même quand on sait déjà que l’on finira par perdre.

Quand tu arrives aux dernières pages, quelque chose change encore. Ce n’est plus une histoire que tu lis, mais un écho à l’intérieur de toi. La frontière entre ce que tu espérais être… et ce que le monde te laisse devenir. Et tu n’es pas triste.

« Dans la fin de toutes choses demeure une forme de beauté. »

Cette idée a finalement éclairé tout le livre. Elle dit que la perte n’annule pas la valeur de ce qui a été vécu. Que la dignité peut survivre même à l’échec. Que certaines fidélités comptent davantage que la victoire.

C’est pour ça que ce roman m’a marqué autant. Parce qu’il ne cherche jamais à te séduire. Il ne t’explique pas ce que tu dois ressentir.
Il va simplement marcher à côté de toi, longtemps… jusqu’au moment où tu comprends qu’il a déplacé quelque chose, et que quand tu le refermes, le monde autour de toi est le même.
Mais toi, pas tout à fait.

La suite dans le second tome de la trilogie des confins…

Et c’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par François Hirsch et Patricia Schaeffer.

Nicolas

De si jolis chevaux, Cormac McCarthy (Actes Sud, Points), 408 p. , 9€30.

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