L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Anthropologie, Ayşegül Savaş, (L’Olivier) — Margot
Anthropologie, Ayşegül Savaş, (L’Olivier) — Margot

Anthropologie, Ayşegül Savaş, (L’Olivier) — Margot

Ce titre dit déjà la simplicité humaine qu’on va arpenter en l’ouvrant. Fulgurante et lucide. Si on connaît l’autrice, connue pour son style d’écriture aussi fin que discret, souvent centré sur un protagoniste observateur, on l’ouvre avec curiosité et confiance.

Et, dès les premières pages, on est heureux de faire connaissance avec Asya et Manu, un jeune couple marié vivant dans une ville qui leur est étrangère à tous les deux, alors qu’ils tentent de s’y installer. Dans cette ville dont le nom ne nous est pas dit, qui pourrait être Paris, New York, Berlin ou Lyon, peuplée d’êtres inconnus et sans nationalité affirmée (ce qui est déjà une liberté qu’on ne peut qu’apprécier, avouons-le, pour réapprendre à contempler et écouter), Aysa observe les rituels qui l’entourent, curieuse et ouverte aux possibilités apparemment infinies qui s’offrent à elle et à Manu pour définir leur vie.

« Une professeure d’anthropologie nous incitait à nous sonder nous-mêmes à la fin de chaque cours magistral. Elle voulait qu’on comprenne que la vie ordinaire pouvait toujours être cartographiée selon les structures que nous apprenions en classe. »

On entre dans cette histoire fragmentaire sur un moment de panique, lorsqu’Asya et Manu, un jeune couple marié qui vit ensemble depuis plusieurs années dans une ville qui leur est étrangère à tous les deux, décident de se mettre à la recherche d’une maison.

Asya, réalisatrice de documentaires, observe les rituels qui l’entourent, curieuse et ouverte aux possibilités apparemment infinies qui s’offrent à elle et à Manu pour définir leur vie. Elle et Manu se sont rencontrés à l’université et, à l’époque, ils ne faisaient que « jouer à être adultes plutôt que de s’engager dans la vie adulte ». Le week-end, ils quittaient le campus pour passer la journée en ville, parmi des adultes dont la vie leur semblait autant réelle qu’irréelle : « Jeunes comme nous étions, nous acceptions de demeurer des étrangers pour le restant de nos jours, où que nous vivions, une perspective qui nous ravissait. À l’époque, nous étions persuadés que nous n’aurions jamais besoin de personne dans notre petit monde qui était aussi un univers. » Mais, aujourd’hui, Asya s’inquiète : il est temps de « s’établir, comme disaient certains. Nous n’aurions pas employé cette expression mais nous avions bien envie de rendre les choses un peu plus stables. »

« Manu et moi avions vécu ensemble dans différents endroits. Mais, par certains côtés, cette ville-ci possédait une cadence et des proportions qui correspondaient à ce que nous attendions de la vie. Ses heures passaient au même rythme que les nôtres ; nous admirions ses couleurs, ses abords et ses ornements, l’organisation de ses quartiers. Ce serait faux de dire que nous nous sentions intégrés, mais nous voulions l’être et acceptions les mœurs des lieux.

De plus, nous avions toujours su que, quel que soit l’endroit où nous vivrions, il nous faudrait changer. Nous ne serions jamais à l’aise nulle part, nous ne pourrions jamais sombrer dans aucune langue comme dans un sommeil profond, même après des années de pratique. Nous n’avions même pas encore abordé les grandes questions qui accompagnaient notre déracinement : où serions-nous enterrés ? quels mots de quelle langue perdrions-nous en premier quand le grand âge se mettrait à entamer les réserves de notre esprit ? »

Photo : D.R.

L’éloignement – de la ville, de la société, de soi-même – est au cœur de cette écriture. Avec des questions qui demandent du temps et de l’observation pour s’appuyer sur quelque chose pour choisir soit de s’enraciner soit de peindre le portrait d’une vie sans en brouiller les contours. Une sorte de mélange entre « Les choses » et « La vie mode d’emploi », sans aucun lieu identifiable, touchant à sa façon à une certaine forme d’universalité perecquienne, et tout court.

Devenir soi, être social, sans avoir de dictats culturels ou moraux auxquels se soumettre. Simplement être. Comme on peut encore.

En écrivant sur la structure d’une journée, avec tous ses plaisirs et ses angoisses, le quotidien qui suscite ses émotions, ses routines, ses rituels qui nous ancrent dans un sentiment d’utilité et ses petits instants de grâce ordinaire, Ayşegül Savaş se fait documentariste poétique nous livrant un texte simplement remarquable.

Parfois, il y a de la beauté à rester où l’on est, à rester immobile tandis que le monde autour de soi continue de bouger. Et, observer, intégrer, comprendre, faire sens ainsi.

Ce livre est, oui, un documentaire qui nous fait penser à certains films de Jarmusch, d’Hal Hartley, ou de Rohmer, qui nous fait ressentir à quel point nous aussi, toutes et toutes, sommes l’étranger de quelqu’un, en demande de sens, de liens réels et non traditionnels et illusoires.

Une sorte de nature morte dans un monde en mouvement, de mise à nu de l’humain, tel qu’il existe encore, une réflexion érudite et élégante sur la vie, des faits, les espoirs, les désirs et une observation fine dans une ville sans nom, peuplée de personnages culturellement indéfinis, mais touchants, simplement touchants, puisque livrés à nous sans carcan ni jugements, au quotidien, simplement.

Traduit de l’anglais par Céline Leroy.

Anthropologie, Aysegül Savas, Éditions de l’Olivier, 184 p. , 22€.

Margot.

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