« C’était dans la forêt qu’il avait fait fortune ; il avait eu l’idée d’acheter autour du lac des centaines d’hectares dont personne ne voulait encore, alors que le marché des pâtes et papiers explosait aux Etats-Unis. Les bûcherons s’étaient mis à affluer, Atik avait grossi ; une vie rude, loin de tout, mais le travail ne manquait pas et on s’entraidait plus qu’en ville. Enfin, la crainte de l’Indien avait soudé la communauté, une aubaine pour les Orwells qui étaient passés du statut de patrons à celui de sauveurs. Après la construction de la scierie, le gouvernement s’était chargé de gérer le « problème autochtone » en créant la réserve. Là, les Innus avaient perdu pour de bon leur territoire, leur culture, leur liberté ; on avait envoyé les enfants au loin dans des pensionnats où des religieux les avaient violés à tour de bras. Des lois spéciales avaient forcé tout un peuple nomade à ne plus bouger et dépendre d’aides sociales. Et pendant ce temps, les blancs avaient pris les meilleurs territoires de chasse, coupé les gros arbres et tué beaucoup trop d’animaux. »

L’histoire. De nos jours en été, dans une réserve au nord du Québec, à Atik, sur les bords du lac Pikutipi. Gabrielle est une jeune femme amérindienne qui vit chez sa tante et son mari car sa mère, Diane, est morte peu après sa naissance. Son père est inconnu, c’était un blanc de passage. C’est ce qu’on lui a raconté, elle n’a aucun souvenir. Elle va bientôt avoir 18 ans et rêve de quitter cet endroit perdu loin de tout. Elle est embauchée à la pourvoirie, grand domaine de chasse proche de la réserve. Elle y apprend que sa mère y a séjourné peu de temps avant sa mort. Alors que les portes se ferment et les bouches aussi, Gabrielle ne pense plus qu’à percer le mystère qui entoure la disparition de sa mère.
Voilà une sacrément belle découverte. Je serais passé à côté sans le conseil avisé de Céline, patronne de Myosiris, une petite société de diffusion de livres qui œuvre en Limousin. Je la remercie de me l’avoir mis entre les mais en me disant « c’est exactement ce que tu aimes ».
C’est ce qu’on appelle du bel ouvrage de « Nature Writing », bien noir, très bien écrit. D’une certaine manière ce roman m’a ramené au premier que j’ai lu de Patrice Gain, Denali. Il y a de ça.
Isabelle Gauthier a bien façonné ses personnages, les a fignolés avec de la tendresse et de la méticulosité. Rien ne nous est épargné, car elle aborde l’histoire des réserves en Amérique du Nord, et celle des amérindiens du Canada n’est pas différentes de celle de leurs frères du sud. Elle nous conte donc le vol de la terre, les droits bafoués, la marche forcée vers la vie de blanc, la misère qui en découle, le désarroi, l’alcoolisme, la déshérence, le chômage, le racisme.
Le Nature Writing n’est jamais aussi puissant et intéressant que lorsqu’il trempe ses pinceaux dans le Noir, la critique sociale. Et c’est vertigineux de rencontrer autant de détresse au milieu de tant de beauté. La dissonance frappe au cœur.
Dans une Nature encore préservée mais attaquée de tous les côtés, des trajectoires silencieuses convergent vers un point d’ébullition, l’épicentre d’un secret qui étouffe peu à peu tous ceux qui le connaissent. C’est qu’il est très difficile et douloureux de vivre avec des fantômes, au milieu des regrets, tenaillé par le remord.
Et quand on est de la tribu Innu, peut-être qu’on bénéficie encore de suffisamment d’instinct pour sentir que quelque chose cloche, qu’un vilain secret est enfoui non loin, et Gabrielle est du genre à écouter son cœur et son intuition d’autochtone. Parce que tout le monde a besoin de savoir d’où il vient, quelles sont ses racines, pour décider du chemin à emprunter, parce que pour bien s’orienter dans ce monde, il faut absolument savoir d’où on vient pour décider de qui on veut être. En 250 pages, l’auteure tisse une trame et une histoire qui s’inscrivent dans l’Histoire des peuples premiers. Les origines palpitent en nous, elles se transmettent de génération en génération, et c’est pour cela que celui qui n’a jamais vu ses terres en naissant les aime déjà. C’était déjà là, avant que cet ovule et ce spermatozoïde se rencontrent. Les deux apportent la mémoire de leur lignée.
Venez découvrir ce roman, cette histoire de femmes malmenées par les hommes, publié par une petite maison d’édition qui ne fait pas de bruit mais qui sort des pépites.
Seb.
Pikutipi, Isabelle Gauthier, Éditions de la Belle Étoile, 256 p. , 21€.
