L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Quand on aime David Peace, dès qu’on voit un titre de cet auteur célèbre pour ses romans noirs, qu’ils se passent au Japon, dans le Yorkshire, à Londres ou ailleurs, qu’importe l’époque, on SE RUE dessus, dedans et on le laisse nous emporter, entre autres pour son art inimitable de nous transporter en histoires singulières au regard psychologique acéré.
On se souvient de 44 jours, retraçant l’histoire de Brian Clough ancien joueur blessé qui se reconverti en manager de Leeds United. Ce qui s’annonçait comme le sacre d’un homme provocateur va tourner au fiasco et se transformer en cauchemar pour Clough. Il y a eu ensuiteRouge ou mort , épopée sportive du Liverpool Football Club à partir de l’époque où Bill Shankly, l’un des plus grands coachs britanniques de tous les temps, en prend les rênes. Deux romans footballistiquement et politiquement révélateurs, puisqu’ils sont centrés sur un homme et son pouvoir.
Munichs conclut la trilogie en nuance, puisqu’il ne s’agit pas d’un homme face au reste du monde, mais d’un groupe, d’une ville, d’un pays face à la fatalité. David Peace nous propose une conclusion dingue de sa trilogie sur le football, qui revient sur le crash de l’avion de la Munich air, le 6 février 1958, sur l’aéroport de Munich-Riem, en Allemagne.
L’avion transportait l’équipe de Manchester United et plusieurs journalistes et subit un accident mortel suite à sa troisième tentative de décollage. L’équipe revenait de jouer un match à Belgrade et devait faire escale à Munich afin de pouvoir se ravitailler. Les gens sont bouleversés. Cette équipe était composée de futurs prodiges du foot.
L’histoire est d’abord un hommage choral à toutes les victimes de cet accident et nous montre comment les familles ont dû réapprendre à vivre suite à ce choc terrible. Mais il nous montre aussi à quel point le public et les fans ont été touchés, et ont participé à la grandeur de l’équipe, ensuite, vers de futurs succès. Une histoire de fragilité (et peut-être aussi de force) d’un club, d’une société, qui rappelle combien le foot n’est pas qu’une affaire de victoires et de défaites. Car, oui, dans ces romans, le football devient une métaphore pour raconter un pays dont les valeurs fondamentales – dignité, partage, solidarité – on irrémédiablement disparu.
Oui, avouons-le, tout est là : un fait historique, des prodiges du foot, Manchester, des années particulières, le monde ouvrier du Yorkshire, une saga habitée et déchirante, le talent admirable de cet auteur que j’adule depuis plus de vingt ans, quel que soit le sujet de ses romans, tant il sait arrêter le temps et le faire revivre en littérature, malgré la noirceur du réel, et en intrigue savamment tissée rappeler que la solidarité est le seul but de la vie, apportant ainsi de quoi fendre les cœurs, prendre à la gorge et fouetter les sangs.
Au-delà des exploits sportifs, il s’agit d’une magistrale chanson de geste, des personnages hors du commun élevé au rang de mythes et rappelés à notre mémoire lectrice, finesse et talent. On le sait, David Peace ménage rarement son lecteur, tant son style malmène, secoue, brutalise presque. Et ici, c’est le cas. Dès les premières pages ! Car elles sont brutes et dures, consacrées à l’accident qu’elles racontent à travers l’expérience de certains survivants.
Photo : D.R.
[Arrêtez toutes les horloges]
« Bill repartit vers eux, marcha vers tous ces corps dans la neige fondue, ces corps en ligne dans la neige sale, une ligne bien nette, incapable de comprendre, incapable de concevoir comment il avait pu survivre, en réchapper indemne, intact, et il considéra ses mains, les leva devant lui, les amena devant son visage, devant ses yeux, cherchant des marques, cherchant des blessures, se demandant comment, se demandant pourquoi, ignorant comment, ignorant pourquoi. Il ne comprenait pas, ne concevait même pas, il était sidéré, en pleine sidération, il n’avait pas la moindre idée, il ne savait pas pourquoi, ne s’expliquait pas pourquoi.”
D’emblée, on y est. Dans le crash, au cœur des corps brisés, sur le tarmac, puis à leur chevet, à l’hôpital, ou alors dans les chambres d’hôtel des rescapés. Si proches, dans leurs plaies comme leurs pensées, qu’on s’attache aussitôt. On passe d’un survivant à l’autre, de l’hôtel à l’hôpital ; de Munich à Manchester à Londres, aux familles des victimes. La tension est permanente. On lit à bout de souffle mais sans pouvoir s’arrêter avant la fin ce roman sombre, tendu et halluciné, aussi noir que bouleversant.
«Ils allèrent d’obsèques en obsèques ce jour-là, cette semaine-là, en ces jours sombres de cette semaine sombre ; deux la veille, sept ce jour-là, sept le lendemain, quatre le vendredi. (…) Mais avec ou sans fleurs, cravates noires ou pas, les gens arrivèrent à pied ou à vélo, laissèrent leurs bicyclettes enchaînées le long de la route et ôtèrent leur pince de pantalon, puis marchèrent vers l’église ou prirent un bus ou un taxi ou encore partagèrent une voiture, parfois à trois ou quatre serrés sur la banquette arrière, en s’efforçant de réfléchir à ce qu’ils pouvaient dire ou ne pas dire.»
Et ce qui apporte un visage de chef d’œuvre humain, historique et social à Munich, de grande épopée sur le deuil, la culpabilité des survivants et la résurrection d’une communauté, c’est que l’Histoire ne s’arrête pas à l’accident. La suite sera une intrigue finement nouée entre références footballistiques, historiques, politiques, solidaires… car nous est transmise en finesse, encore, toujours, la difficulté que les joueurs éprouvent après l’accident à repartir, avancer, s’entraîner, jouer des matchs en portant le poids de la tragédie dans leur esprit et sur leurs jambes.
Ils ressentent purement le besoin de jouer pour oublier, peut-être pour rendre hommage aux victimes et prendre ainsi une revanche en équipe sur la tragédie.
Victoire ou pas, ensuite, en championnat, qu’importe. Peut-être que le simple fait d’avoir réussi à surmonter ce terrible accident est à lui seul une victoire. Une victoire collective .
« Ils ne vieilliront pas Comme nous qui leur avons survécu. L’âge ne les fatiguera pas ni les années ne les condamneront. Quand viendra l’heure du crépuscule, et celle de l’aurore, Nous nous souviendrons d’eux. »
On sort de cette lecture ému par la dignité de ces hommes, par ce dense réseau de pensées orchestrées avec un admirable et infini talent, par la clarté du message ainsi remis en lumière, face à la tragédie. Pris, au passage, par l’envie folle de continuer à aller fouiller les archives de l’Histoire du football et du monde pour vérifier et asseoir cette émotion ravivée par la précision et la ferveur du prêcheur de cette écriture qui sais comme nulle autre pour rassembler la mémoire, les morts, les vivants et faire de la littérature un sport collectif de combat, histoire de rappeler que toutes les étincelles d’humanité comptent et jouent un jeu qui nous dépasse encore un peu.