
Parfois, tu sais pas pourquoi, un titre t’accroche quand on te le conseille, même que dans ce cas précis, c’était Éric Maravelias qui m’avait dit « T’as pas lu Jolibert ? ».
Les loups, j’aime vraiment bien. Tu te souviens du roman de Misha Halden ? Je t’en ai causé il y a quelques jours. As-tu oublié ? Lis-le si tu ne l’as pas encore fait. Tu ne regretteras pas.
Mais bon, aujourd’hui, c’est de « Dedans, ce sont des loups » dont il est question. Le premier roman du garçon.
J’avais eu une grosse impression. On va pas se mentir. Un vrai style qui n’a rien à envier à ces auteurs américains dont certains sont sûrs qu’ils sont les seuls à pouvoir écrire sur le froid et la neige et les hommes qui vivent dedans, et les femmes qui essayent d’y survivre, et les animaux dont c’est l’habitat naturel, juste avant que les hommes viennent foutre le bordel dans la nature, à coups de routes et d’autoroutes, de fils barbelés, à coup de fusil et de prise de pouvoir, et ils font suer à se croire supérieurs aux loups et aux femmes.
Je suis énervé, mais c’est pas ta faute. C’est les infos et les politiciens.
Surtout ceux qui ne servent à rien, et qu’on paye avec nos impôts. Tu en connais, toi aussi ?
L’histoire, vite fait.
C’est le nord, quelque part après une frontière. Laquelle, on s’en tape. C’est juste le nord. Il y a de la neige, de la glace, des arbres et des loups. Pas ceux qu’ont une jolie fourrure, les autres. Ceux qu’ont du poil aux pattes et une sale gueule. L’endroit, c’est le Terminus. C’est le nom de l’hôtel-bar-bordel et c’est devenu le nom de l’endroit. On a oublié comment ça s’appelait avant. Les loups qu’ont du poil aux pattes, c’est pas vraiment la crème. C’est ceux qui préfèrent se faire oublier un peu loin de la civilisation. Sans doute qu’ils ont fait des choses pas recommandables. Ils fonctionnent à l’instinct, et l’instinct, chez l’homme, c’est celui des loups.
En fait, non. Les loups, ils sont un vrai code moral, ils ne violent pas les femmes, et ils respectent les anciens.
Au milieu, il y a Natsume. C’est sa mère qui a voulu qu’il porte ce nom japonais. C’est chouette un nom japonais au milieu du froid. Sauf que lui, il n’est pas japonais. Il bosse au Terminus. Il ne demande rien à personne, et il fait son boulot. Pas plus, pas moins. Juste son boulot.
Son boulot, c’est garde-putes. Comme un garde-barrière, mais sans les barrières. Seulement des femmes qu’il faut surveiller, parce que c’est bien connu que les femmes, elles ne peuvent pas décider toutes seules du chemin qu’elles vont suivre.
C’est bien connu.
Mais dans certains endroits, un garde-putes, c’est nécessaire.
« Des principes simples, limpides : à l’extérieur des murs du Terminus, chacun était libre d’aller et de venir comme il l’entendait, de trucider son prochain, de dérouiller sa femme et ses gosses, de torturer des bêtes, ou de commettre tout autre exploit dénué de morale ou de logique. Dehors, chacun faisait ce qu’il voulait. Mais dedans, on se pliait aux règles, et l’une d’elles édictait qu’au Terminus, aux putes on n’y touchait pas ! Pas autrement qu’avec respect, à défaut de tendresse. »
Il y a Tom aussi. Le vieux Tom. Et puis il y a Sarah. Elle est rousse Sarah. Ça veut dire que Natsume, il la voit drôlement bien au milieu de toute cette neige. Ça veut dire aussi qu’il a pas de mal à tomber amoureux. De toute façon, à part Leïla, aucune des femmes qu’il croise au terminus ne lui réchauffe le cœur.
Voilà. J’espère que je t’ai pas trop raconté l’histoire… Je rigole. J’ai rien dit.

Stéphane Jolibert, quand il était petit, il a trébuché. Il est tombé dans la marmite de l’écriture et il en a bu la moitié. Reste pas grand-chose pour les autres.
Quand tu regardes un peu l’internaitte, on te parle que des nature-writers du pays de la Trompe. Comme s’il y avait qu’eux qui savaient parler de la forêt et des loups. C’est des conneries. Les Français, ils savent aussi. La preuve.
Quand tu t’endors avec les personnages d’un roman, que tu te réveilles impatient de connaître la suite de l’histoire, que tu saisis chaque moment pour tourner une page, puis deux, et que tu poses le bouquin parce que quand même t’as des choses à faire, c’est le signe que t’as en mains un vrai texte, et que contrairement à d’autres, tu ne vas pas l’oublier de suite. Que Nats et Sarah et Tom et Sean et les autres, ils vont te suivre et rester dans un coin de ta tête.
Ça parle de vengeance aussi. La vengeance, c’est un truc compliqué. Surtout quand t’es pas sûr à 100 % de celui ou de celle à qui tu la destines. Entrer dans la tête des gens et te raconter ce qu’on peut y voir, c’est pas donné à tous les écriveurs. Ça veut dire que c’est pas simple et que d’aucun s’y essaye, mais n’y parvient pas. Jolibert, il y parvient, et c’est foutrement bien écrit.
Chacun des personnages existe et tu le vois marcher dans la neige, y laisser des traces que tu vas pouvoir suivre. Tu vas sourire en apercevant Twigs et ses commandes de sex-toys, livrés dans des emballages très discrets au supermarché du coin. Tu vas blêmir quand Leïla se fera tabasser. Tu vas rêver quand Sarah te regardera dormir.
Tu vas espérer que la naissance à laquelle tu assistes verra les deux meutes coexister en bonne intelligence. Les hommes, ils ne savent pas très bien faire ça.
Une histoire de blessures, celles du cœur surtout, qui laissent des traces qui ne cicatrisent jamais. Une histoire humaine, tout simplement, écrite à coups de pelle pour déblayer la neige et enterrer les cadavres dessous, puis à coups de gnôle pour tenter de se réchauffer, même si on sait que l’alcool, ça ne réchauffe pas, que c’est juste une illusion.
À coups de sourires aussi, parce que les sourires, en revanche, ça réchauffe pour de vrai.
À coups de hurlements enfin, ceux des loups, les vrais, qui te ramènent à ton enfance et à cette fascination pour ces animaux qui ont créé la meute et les barrières qu’elle met autour d’elle.
Un truc que je n’ai pas aimé ?
Attends. Je cherche.
Finalement, c’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.
Nicolas.
Dedans ce sont des loups, Stéphane Jolibert, Éditions du Masque & Le livre de poche, 288 p., 6.95 €.
