L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Qui vient en visite ? – tiens, c’est M. Langue qui vient en visite !
M. Langue dit Bon-jour, mon cher Petit Chaton !
M. Langue dit Ferme les yeux, mon cher Petit Chaton !
M. Langue dit Ferme les yeux, mon cher Petit Chaton, car M. Langue ne viendra pas en visite tant que ces yeux chocolat Godiva ne seront pas fermés ! Fort. »
Depuis plus de soixante ans maintenant, Joyce Carol Oates construit une oeuvre sans pareille et n’en finit pas de gratter les plaies purulentes de l’Amérique. Aujourd’hui âgée de 87 ans, cette figure tutélaire de la littérature américaine a publié Fox en 2025, plus de 800 pages sur la vie et la mort d’un pédophile. Autant dire que la lecture de ce roman n’est donc pas vraiment synonyme de plaisir, à moins d’être un brin masochiste.
Francis Harlan Fox, professeur d’anglais récemment nommé à la prestigieuse Langhorne Academy, école privée mixte du New Jersey, est un enseignant unanimement apprécié, que ce soit par ses élèves, leurs parents ou ses collègues. Même si quelques questions subsistent sur son passé, son charme agit sur toutes et tous jusqu’au jour où son corps est retrouvé dans un ravin, à côté de sa voiture, passablement abîmé, pour ne pas dire morcelé. Le détective Horace Zwender est chargé de l’enquête et va tenter de déterminer s’il s’agit là d’un accident, d’un suicide ou, pourquoi pas, d’un meurtre car Zwender découvre très vite que M. Fox était un pédophile invétéré et avait même créé un site internet sur lequel il postait des photos de ses victimes. Pour parvenir à ses fins, le détective devra rencontrer et interroger aussi bien des enseignants que des parents d’élèves ou des membres du personnel d’entretien.
Même si on l’a découverte sur le tard avec son extraordinaire Livre de martyrs américains, on a très vite compris que JCO n’était pas là pour brosser son lectorat dans le sens du poil. Le confort, les platitudes, les feelgood books, l’amabilité, autant de notions qui semblent lui être parfaitement étrangères et on ne va pas s’en plaindre car il est bon parfois de se sentir bousculé dans nos petites habitudes de lecteurs. Alors on plonge avec elle dans le cerveau malade de Fox mais également dans celui de plusieurs de ses (très) jeunes victimes ou de leurs parents. Oates dissèque la mécanique du mal, elle n’essaie ni de le comprendre ni de l’excuser mais elle nous le colle sous les yeux, ne nous épargnant rien des pensées du monstre. Mais, soucieuse d’essayer de comprendre comment une telle situation peut se reproduire alors que Fox a manqué se faire prendre lors d’une de ses affectations précédentes, elle analyse et livre les pensées et raisonnements de l’entourage de Fox, qu’il s’agisse de la directrice de l’école, de la bibliothécaire ou des élèves tombées sous son emprise. Ce faisant, elle dessine peu à peu une carte des culpabilités et interroge avec son acuité et sa profondeur habituelles les notions de responsabilité et de complicité. Un pédophile ne devrait pas pouvoir faire carrière au sein d’un système éducatif quel qu’il soit mais l’actualité nous démontre malheureusement trop souvent que, à force d’aveuglement, de concessions, de faiblesses et de petites lâchetés, le pire peut se produire sous nos yeux.
Particulièrement dérangeant, Fox montre une nouvelle fois l’immense talent de Joyce Carol Oates et son impressionnante faculté à saisir la part sombre de l’humain avec une intransigeance rare. Son écriture a sur nos nerfs l’effet de griffes acérées qui refuseraient de lâcher leur proie avant que celle-ci n’ait expiré. Ce n’est donc pas un voyage de tout repos qu’elle nous propose ici et l’on ne pourra que rester admiratif devant son refus total de la moindre concession. Essentiel.
« La fille rougit. Lève de grands yeux, de beaux yeux bruns vers son visage et, dans le même instant, les voeux de chasteté de Francis Fox se dissolvent, aussi inconsistants qu’une barbe à papa sous la pluie. Une soudaine bouffée d’hélium dans les poumons, le coeur. injecté dans le coeur. »
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban et Christine Auché.
Yann.
Fox, Joyce Carol Oates, éditions Philippe Rey, 836 p. , 25€.