L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Le jour d’avant, Sorj Chalandon (Grasset / LGF) – Seb
Le jour d’avant, Sorj Chalandon (Grasset / LGF) – Seb

Le jour d’avant, Sorj Chalandon (Grasset / LGF) – Seb

« Sa vie entière, Cécile avait vécu aux côtés de mon inquiétude. Michel Flavent, le désastre. Des drames minuscules m’empêchaient de respirer. Des soucis, partout et tout le temps. Des montées d’angoisse comme des reflux de bile. Je trouvais qu’avril ressemblait à novembre et que le vendredi soir empestait le lundi. Sous chacune de nos photos je montrais ce même regard déchirant. Ma femme brillait, mes lèvres n’étaient qu’une ombre. Mes derniers sourires remontaient à l’enfance. Après Jojo, je n’ai plus ri. J’ai repoussé la joie à coups de pied, à coups de poing. J’ai défié la mort, partout, tout le temps. J’ai bravé la charogne qui rôdait autour de moi. »

L’histoire. À Liévin, le 27 décembre 1974, Joseph Flavent, Jojo, jeune mineur, grand frère de Michel, meurt avec 42 autres mineurs dans une explosion due au grisou dans la fosse de Saint-Amé. Le petit frère est marqué au fer rouge, et jamais il n’oubliera. Quarante ans plus tard, n’ayant plus d’attache, le revoilà sur les terres du nord pour se venger, faire payer le dernier survivant et responsable de la catastrophe, un ancien contremaître, un « porion ».

Ce que j’ai subi en lisant ce roman, c’est un coup de grisou. Un blast qui a ébranlé mon corps, chamboulé mon esprit, brassé mes rêves. Et je te le dis immédiatement chère lectrice, cher lecteur, je ne vais pas te raconter, parce que ce serait trop mal fait par rapport à ce texte. J’ai peur de mal dire, de trahir, de tromper. J’écris comme on marche sur des œufs, je ne veux pas toucher à ces gens, cette « nation » du charbon, toute cette souffrance, ces morts, des générations engluées dans des décennies de douleur muette. Même les cérémonies sont gênantes.

« Tandis qu’un maître de cérémonie, en habit et cape noire, virevoltait avec importance, les caméras de télévision ne fixaient que Chirac. Elles ne nous voyaient pas. Nous n’étions pas le sujet, seulement le décor. Et puis il est reparti. Ministres, sénateurs, préfets, maires, pas un pour lui indiquer le chemin de la fosse 3bis. Personne pour lui souffler à l’oreille qu’il aurait dû descendre. Une minute, rien qu’une. Pour voir à quoi ressemblait une tombe par ici. »

Non, je ne vais pas t’en dire plus sur l’histoire. Je vais te raconter ce qui s’est passé après la lecture de ce que je considère comme un immense roman :

Je viens de finir Le jour d’avant. Après le mot FIN, une page suit avec la liste, les noms des 42 mineurs morts dans la fosse 3 bis de Saint Amé le 27 décembre 1974. Je les lis tous, mettant un point d’honneur à leur consacrer cette attention, cette émotion. Il y a des prénoms désuets et d’autres indémodables. Certains viennent d’autres pays. Les noms parlent du monde et des souffrances des peuples. 42 hommes tués par l’insatiable faim de profit des Houillères. Et aucune poursuite judiciaire, aucun responsable, aucun coupable. L’injustice qui gît au fond de la mine.
La page suivante comporte deux remerciements émouvants.

Puis j’attaque la postface. À la fin du deuxième paragraphe, je détourne la tête, j’ai les larmes qui inondent mes paupières, alors je porte mon regard vers le paysage derrière la vitre du train qui me mène à Marseille. Je ne veux pas qu’un voyageur surprenne mon émotion. Sur ma droite la nuit s’avance déjà sur les terres, elle avale les bosquets, les hameaux, les routes et les reliefs qui tiennent l’horizon sur leurs épaules. Sur ma gauche, le soleil s’incline et baise l’autre horizon de ses lèvres pourpres. Je cligne plusieurs fois des paupières pour évacuer les larmes.
Je reprends ma lecture.

Photo : Getty – Michel Artault.

Au verso de la page, tout en bas, quand Sorj dit que dès la première rencontre en librairie autour de ce livre il avait compris que l’émotion ne le quitterait plus, la mienne d’émotion, me scarifie. Nouvel arrêt, une larme échappe à ma vigilance. Je tourne la tête et dehors désormais, la nuit a posé ses valises remplies de charbon. Je temporise, laisse mon empathie refluer. Je reprends.
Les deux dernières pages sont un beau calvaire, nécessaire. La beauté, quand elle souligne le désarroi, prend de l’altitude. En déployant ses ailes, elle soulève la poussière, sans doute de la pulvérulence de fond de mine. Les anecdotes qui festonnent ces deux dernières pages me clouent le cœur, j’y rencontre le grand compagnonnage de ceux de la mine, cette sublime et touchante solidarité qui transcende les générations, l’immense famille, séculaire, qui vient des fonds de fosses. Toutes ces personnes sont là, en rangs serrés, contenues dans cette postface sublime d’humanité. Mes yeux sont embués, les clignements n’y changent rien. Je devine les mots, flous. Je comprends ce que vivent les myopes.
Voilà, c’est fini. Je viens de lire un roman qui réussit à nous faire faire à nouveau société. Ce n’est pas rien. Si la joie nous rapproche, la compassion elle, nous fusionne.
« C’est comme ça la vie », aurait dit Jojo.

Seb.

Le Jour d’avant, Sorj Chalandon, LGF , 360 p. , 9€40.


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