« Mais là, c’était différent. Gary Jensen avait essayé de me faire plaisir – en bougeant, en m’embrassant. Il n’avait pas voulu que je le prenne dans ma bouche. Il voulait me masser le dos, plutôt, ce qui faisait circuler de l’électricité statique sous ma peau – un craquement électrique le long de mon dos, sous ses mains. Avec des étincelles rouges qui jaillissaient de mes nerfs. Il avait répété « détends-toi, détends-toi », mais cela m’était impossible. Il voulait me toucher les cheveux, s’agenouiller entre mes jambes. »

L’histoire. Sur la couture entre les États-Unis et le Canada, à Suspicious River, petite ville qui ronronne sur les bords de la rivière éponyme, Leila travaille au Swan Motel comme réceptionniste. Mais dans la langueur et la longueur des jours, elle arrondit aussi ses fins de mois en monnayant ses faveurs sexuelles à certains clients. Derrière les flots sombres et mystérieux de la rivière, c’est une histoire singulière de femme qui n’en finit pas de couler.
Pour un premier roman, chapeau l’artiste. Tous les hommes devraient lire des femmes qui écrivent, et surtout si c’est aussi bon que ce que produit Laura Kasischke. Voilà un roman que d’aucuns ont qualifié d’hyperréaliste ; il est aussi parfois trash, souvent glauque, toujours percutant et très poétique. Laura Kasischke, c’est Cassius Clay – Mohamed Ali avec un stylo. Tu la vois danser, virevolter, c’est beau, c’est aérien, alors tu te relâches, ne te méfies plus, et elle te cueille avec un direct du gauche suivi d’un uppercut qui fait sonner tes oreilles et claquer tes mâchoires. J’ai passé mon temps à noter des passages tant ce roman en regorge.
« J’entends frissonner les feuilles, comme mille femmes qui claqueraient des dents, et le ciel est très loin de moi. Il est lourd d’étoiles – comme un grand hamac noir qui ploie sous le poids de l’espace. Des lumières le traversent avant de tomber. En éclairs, en spirales. Une météorite. Une luciole. Un orage dans un état voisin. Des missiles, des croissants de planète. Le vent se rassemble dans un coin chaud, il souffle dans les rideaux de ma chambre et il chante dans les moustiquaires. »
Je te préviens, chère lectrice, cher lecteur, ça va être comme ça tout au long du roman. La romancière avance dans son roman par étapes, et pas mal de scènes sur la première moitié du livre se déroulent au Swan Motel. C’est que d’emblée, elle veut nous mettre dans le bain, la tête sous l’eau. La tête sous l’eau pour que lorsqu’on la ressortira, bouche grande ouverte à la recherche de l’air, nous puissions voir une certaine beauté du monde. La grâce des cygnes n’est pas loin, ils glissent sur la Suspicious river, juste derrière le motel.

Mais ce qui glisse aussi, c’est la vie de Leila, et ce, depuis son enfance. À cause d’une mère pas comme les autres et d’un père étrange, pour le moins. Les retours en arrière qui balisent le texte apportent ce qu’il faut d’informations pour que l’on comprenne simplement les origines.
Ça parle de déterminisme, des aliénants mécanismes de reproduction, de mauvais départ dans la vie, même de faux départ, de pas de départ du tout. Ça parle d’une fillette qui, à un âge où tout se construit pour la vie, a eu accès malgré elle à une vision des choses du sexe et de sa maman, une fillette qui a été le témoin silencieux d’une histoire qui ne dit pas son nom entre trois adultes bien imprudents. Ce genre de réalité impose une direction, un sens à une vie, et Leila, qui enfant, a perdu, en regardant dans le trou de la serrure, son innocence et son empathie pour les gens et elle-même, sera marquée pour toujours par un certain rapport avec l’autre et notamment les hommes.
« Mes jambes nues viraient au blanc pur dans le vent de février – elles avaient été piquées, tout d’abord, elles s’étaient ensuite engourdies. C’était un matin de vieille neige à la lourdeur de marbre, avec un ciel bas, de la couleur d’une ampoule de flash usagée, qui pesait tristement, comme le devoir. »

Avec tact, mais une forme de brutalité (oui, je sais, c’est un oxymore), Laura Kasischke nous met, nous les hommes, dans la peau et la tête d’une femme qui est mal partie dans la vie. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est un sacré voyage, plein de découvertes peu reluisantes sur nous-même, sur nos obsessions, sur les rapports de force, le patriarcat (oh, ne levez pas les yeux au ciel comme ça, je vous vois ! ce roman n’est pas ce que vous croyez) et ce sexe qui mène les débats plus souvent qu’on ne le pense. C’est bon de voir le monde à travers le regard d’une d’une femme, c’est une expérience qui fait faire un pas de côté.
Même si l’existence de Leila est dure, c’est bon de voir le monde avec ses yeux. Ce n’est pas si fréquemment qu’un homme peut vivre ça. Presque jamais en fait. Mais elle sait aussi détecter le beau, elle n’a pas renoncé à savourer le beau, et elle le trouve partout, Leila est une poétesse qui s’ignore.
Tout cela par l’écriture de Laura Kasischke, je dois dire que j’ai très rarement lu une romancière, un romancier, capable de faire apparaître autant d’images avec une telle économie de mots. Sans doute que Leila est une poétesse parce que Laura Kasischke en est une, et que la beauté, les mots justes, s’échappent d’elle sans violence, mais avec détermination, parce que la poésie peut frapper, hématomer, fracturer. C’est ce qui arrive quand les choses sont bien nommées, le mot juste pour un fait, une chose, une situation, un sentiment, une injustice.
Avec son stylo-pinceau, l’autrice nous offre des tableaux grandioses, ceux de ces gens qui vivent dans ces parties oubliées d’un immense pays, un tableau d’une société qui a encore tellement de chemin à faire pour atteindre un minimum de sagesse.
« Ici, toutes les maisons, sur des kilomètres, étaient les mêmes. J’aurais su trouver les toilettes dans chacune d’elles. J’aurais su où était le placard à balais. Çà et là, un vieux vélo avait été abandonné tout l’hiver, appuyé contre un appentis, comme s’il était tombé du ciel. Un baril rouillé plein d’eau. Un enjoliveur de voiture. Un van blanc et brillant, avec personne dedans. Un chien étique attaché à un arbre qui grognait sur mon passage.
Ouvrir ce livre c’est faire l’effort de rencontrer et comprendre un peu l’autre continent, celui sans lequel la vie est incomplète. »
« C’est la fête de Thanksgiving et j’ai six ans. J’entends, venant de l’intérieur de la maison, le vacarme lointain de la télé – une foule, en colère ou en extase, mon père et mon oncle Andy regardent les Lions se battre contre les Chiefs. Après le repas, ils se sont affalés, épuisés, sur le canapé, l’un à côté de l’autre. Ma mère avait les mains dans l’eau grise et savonneuse de l’évier de la cuisine, elle fouillait l’eau à tâtons pour retrouver un couteau qu’elle rinça quand elle l’a eu trouvé. »
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke.
Seb.
