L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
En un combat douteux, John Steinbeck (Gallimard / Folio / La Pléiade) — Seb
En un combat douteux, John Steinbeck (Gallimard / Folio / La Pléiade) — Seb

En un combat douteux, John Steinbeck (Gallimard / Folio / La Pléiade) — Seb

« Ceux qui cueillaient les pommes portaient chacun un seau accroché à une sorte de baudrier, ils grimpaient aux échelles et, lorsque leur seau était plein, descendaient pour aller le vider dans les caisses. Entre les rangées d’arbres circulaient des camions qui emportaient les pommes vers le hangar où elles étaient triées et emballées. Un pointeur se tenait près des caisses et notait sur un carnet le nombre de seaux cueilli par chaque homme. Le verger était comme une chose vivante. Les branches des arbres bougeaient sous le poids des échelles. Les fruits trop mûrs tombaient avec un bruit sourd sur la terre molle. Caché dans le sommet d’un pommier, un virtuose du sifflet faisait des trilles. »

L’histoire. Années 30, en Californie. Jim, un jeune homme affamé et pauvre rejoint la mouvance communiste. Il est envoyé dans un comté où les travailleurs sont exploités par les gros propriétaires terriens. Là-bas, avec Mac, un militant chevronné, il doit fomenter la révolte et la grève pour lutter contre les baisses de salaire et les conditions de travail et de vie honteuses.

En un combat douteux est le premier volume de la trilogie des travailleurs. Suivront Des souris et des hommes puis Les raisins de la colère. Une trilogie de très haut niveau, les trois romans qui la constituent étant devenus des classiques de la littérature américaine. On pourrait dire que les lettres américaines du 20ᵉ siècle sont encadrées, comme par des presse-livres sur une étagère, par deux monuments, William Faulkner et John Steinbeck. Et ce n’est pas faux. Deux géants, un du sud et un de l’ouest. J’aime les deux pour des raisons différentes, mais je préfère Steinbeck. Ce qui caractérise l’œuvre du prix Nobel de littérature 1962, c’est l’observation de son environnement, tant la nature que les humains. Étant passé par l’université où il a aussi étudié la biologie marine, il a occupé beaucoup de postes non qualifiés, des petits boulots éreintants et rapportant peu. Aussi, l’écrivain sait de quoi il parle.

Le monde du travail, les travailleurs, les injustices, le mépris de classe, tout cela, il l’a éprouvé et en a été le témoin. Il a été journaliste, mais il n’écrit pas exactement comme un journaliste. La déontologie demande au localier de rester neutre, de rapporter sans prendre parti. Sans doute que cette position était intenable à John Steinbeck, et c’est pour cela qu’il a choisi le domaine romanesque, pour s’exprimer autant que pour hurler.

Son empathie se sent dans chacune des pages de En un combat douteux, il nous donne à voir les malheureux contraints de travailler pour un salaire de misère. Il lève les voiles des tentes dans lesquelles sont entassées les familles des travailleurs, la promiscuité, l’absence d’eau courante, d’électricité. L’incertitude du prochain repas, les hommes ne gagnant que de quoi leur assurer quelques jours de visibilité. Comme pour les mineurs de Germinal, impossible d’économiser sur de si faméliques salaires.

Avec un regard clinique, mais épris de compassion et de colère, Steinbeck décrit ce qui se joue dans les vergers de Californie, mais n’est qu’un épisode parmi d’autres de l’écrasement des travailleurs par le capitalisme le plus féroce qui soit. Sans se départir d’une forme de poésie, il nous montre l’évolution de Jim et le regard que celui-ci porte sur les militants qu’il rencontre devient assez vite mitigé. C’est que Steinbeck n’écrit pas un roman hagiographique sur les luttes sociales. Nous en sommes même loin. Avec un sens de la mesure qui donne toute sa crédibilité au récit, il met la lumière sur les motivations moins nobles des caciques du parti, pour qui seule la cause compte, peu importe ce qu’il advient des petits militants et des « petites mains ». Le sacrifice est au centre de l’histoire. Peu importe que la grève réussisse, ce qui est important, c’est d’allumer des foyers de contestation dans le plus de lieux possibles, et tant pis pour la casse, là où ça rate. Steinbeck nous donne à comprendre combien la solidarité est dure à gagner, et combien elle reste fragile, les travailleurs étant peu éduqués et donc exposés aux diverses propagandes. Même parmi les faibles, il y a des esprits retords et des ambitions de pouvoir.

Mais l’auteur est aussi sans pitié pour les riches propriétaires, ces patrons qui s’étouffent dans les dollars, mais veulent sans cesse gagner plus en abaissant les salaires (ça ne vous rappelle rien ?). Toutes les excuses sont bonnes, et aujourd’hui encore, elles n’ont pas changé. C’est ce qui fait de ce roman un roman toujours actuel, terriblement actuel. La politique du moins disant qui contraint les miséreux à accepter les pires contrats, leur nombre étant leur pire ennemi puisqu’il y aura toujours l’un d’entre eux pour accepter l’inacceptable. Et il faut bien manger, nourrir la famille qui ne possède rien sauf, dans le meilleur des cas, une vieille guimbarde poussive pour aller voir plus loin sir le rêve américain n’a pas fait une pause dans sa course folle vers l’ouest. Mais comment faire une fois qu’on est arrivé à l’océan ? Le rêve se brise sur les vagues et s’enlise dans le sable des plages. Le ciel sera un beau catafalque et l’oubli un tombeau sans fond pour les plus démunis.

Photo : D.R.

Attention, ne croyez pas que tout est noir chez Steinbeck. On rit pas mal, les dialogues sont ciselés, grâce aux oreilles que le romancier a laissé traîner durant sa vie de salarié, il mélange l’argot et les expressions locales, trempe le tout dans des situations cocasses. Un seul mot me vient pour qualifier ce texte : c’est vivant. C’est vivant parce qu’on sent, on entend, on perçoit et on touche, on voit et on éprouve les mêmes choses que Jim, Mac, London, Anderson et les malheureux qui sont les cousins de misère des Joad. Et on chope les boules, on veut en découdre. On ne croise pas beaucoup de femmes entre ces pages, et c’est normal, Steinbeck témoigne d’une époque où elles étaient cantonnées aux tâches rébarbatives et peu valorisantes de l’Amérique puritaine et patriarcale. Quand on en croise une au détour d’un chapitre, elle est souvent à l’ouvrage, humble et ses paroles sont confisquées.

Tout à l’heure, je disais que ce roman est actuel malgré ses presque 90 ans. Il nous montre comment une ville, une région sont tenues par les plus riches, comment ils possèdent les journaux pour gagner l’opinion publique, comment ils donnent des ordres à la police, engagent des milices privées pour terroriser les grévistes, les affamer, les faire se consumer dans le froid.
La pierre angulaire de En un combat douteux, c’est l’évolution du personnage de Jim. C’est subtil et d’une froide et implacable réalité.

« – Savez-vous que cet homme a été envoyé par le quartier général des communistes pour fomenter la grève ? Prenez garde de ne pas l’accompagner en prison. Nous avons le droit de protéger nos biens, et nous l’exercerons. J’ai tenté de traiter avec vous d’homme à homme, et vous avez refusé. À partir de ce soir, les routes seront fermées. Un arrêté interdira tout défilé sur les routes du comté, et tout rassemblement. Le shérif sera assisté par un corps de mille hommes organisé en police auxiliaire.
London regarda rapidement Mac qui cligna de l’œil.
– Mon Dieu, monsieur, dit London, j’espère que nous pourrons vous aider à sortir vivant du camp. Lorsque nos hommes sauront ce que vous venez de dire, ils n’auront qu’un désir : vous mettre en pièces. »

Traduit de l’anglais par Ed. Michel-Tyl.

Seb.


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

En savoir plus sur Aire(s) Libre(s)

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture