« Là-bas, tout le monde était un ex-quelque chose. A cause de la camionnette, certains disaient qu’il était mécanicien. D’autres, que, d’après son allure, il avait été boxeur. Une fois, il avait entendu qu’on le qualifiait de flic à la retraite. Ce fut la seule fois où il s’était préoccupé de les démentir. Il y avait certaines choses qu’un homme ne pouvait pas permettre que l’on dise à son sujet. »

Depuis la lecture de Pssica, récemment chroniqué dans ces colonnes, on a pris conscience de l’existence d’un polar sud américain noir et brutal, sans concession, peinture ultra réaliste de ces régions entières rongées par la violence, la drogue et la corruption, ces régions où naître femme et pauvre vous condamne la plupart du temps à la prostitution. Edyr Augusto situait son roman dans ces bordels de campagne où des hommes qui n’ont plus d’hommes que le nom viennent chercher de la chair fraîche, sans se préoccuper un instant de l’âge de leurs victimes, excités au contraire par leur jeunesse et le fait qu’elles soient mineures. Souvent rendues à l’état d’esclaves, victimes de violences et de trafic d’êtres humains, ces femmes sont les premières victimes d’un monde loin du monde, d’une société où la loi n’est là que pour être ignorée et où ses représentants profitent de leur statut pour s’engraisser en toute impunité. Notre dernière part de ciel, premier roman de l’argentin Nicolas Ferraro, sortait en poche ces jours-ci et on y retrouve dès les premières lignes la nervosité et l’ambiance explosive qui nous avaient saisi chez Augusto. Situant son récit dans cette zone dite de la Triple frontière, entre Argentine, Brésil et Paraguay, Ferraro, sans complexe, part en roue libre sur une trame mince comme une feuille de papier à cigarette, sans rechercher non plus l’originalité à tout prix. Et ça marche. Ca marche même très bien.
« Tout est parti en couilles en sept coups de fusil. » Avec une telle entrée en matière, on mesure très vite les intentions de l’auteur. Après une fusillade entre trafiquants lors d’un vol dans un Cessna bourré de cocaïne, l’avion s’écrase quelque part dans la jungle en semant de ci de là quelques pains d’une drogue particulièrement pure et donc précieuse. Bien sûr, les commanditaires à la tête du trafic vont vouloir récupérer leur bien et plus particulièrement les kilos perdus dans la nature et tombés en d’autres mains que les leurs.

Voilà, l’amateur de roman noir est en terrain connu, pour ne pas dire balisé, mais se retrouve vite bluffé par le savoir-faire de Ferraro et embarqué dans un récit qui sent la poudre, le sang, le sexe, la sueur et la mort. Entre champs de coton, jungle impénétrable, bordels poisseux et bars à strip tease, c’est un véritable trip halluciné que propose cette Dernière part de ciel, sorte de western contemporain où les personnages ne se montrent pas toujours à la hauteur de leur destin. Mais, là où Edyr Augusto ne laissait quasiment aucune place à la lumière et semblait prendre un malin plaisir à plonger son récit dans une noirceur sans cesse renouvelée, Ferraro s’offre des respirations et un ton parfois plus léger, une sorte d’humour pince sans rire qui allège le roman et lui donne parfois des allures de comédie trash sanguinolente. On évitera la facilité qui consiste à invoquer Tarantino dès que quelques méchants bas du front se mitraillent à tour de bras, préférant peut-être y retrouver des personnages comme pouvait en imaginer Jim Thompson, des ploucs confrontés à des événements qui les dépassent et ne leur donnent que rarement l’occasion de montrer le meilleur d’eux-mêmes.
Il serait donc plus que dommage de bouder son plaisir au simple prétexte que le scénario est bien léger et ne brille pas par son originalité. Nicolas Ferraro a tout misé sur le rythme et l’atmosphère et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a brillamment réussi.
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco et Georges Tyras.
Yann.
Notre dernière part de ciel, Nicolas Ferraro, Rivages / Noir, 285 p. , 8€90.
