L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Liberté sous condition, Jim Thompson (Rivages) — Nicolas
Liberté sous condition, Jim Thompson (Rivages) — Nicolas

Liberté sous condition, Jim Thompson (Rivages) — Nicolas

Jim Thompson… Une paire d’année que je me dis dans le for de moi qu’il serait temps d’envisager la lecture du Monsieur. Une paire d’années que je procrastine. Je suis un as de la procrastination… Pourtant j’avais adoré Pottsville, 1280 habitants

Je sais. C’est mal. Mais j’ai décidé de parler de Liberté sous condition, et c’est un peu comme t’embarquer dans une balade qui commence tranquille… et qui finit dans un fossé, de nuit, sans phare et sans frein. Et le pire, c’est que tu sais très vite que ça va mal tourner — mais tu continues quand même. C’est ce que j’ai fait. J’ai continué.

Dès le début, tu sens que quelque chose cloche. Pas un gros truc spectaculaire, non — plutôt une gêne diffuse, une petite voix qui te dit que cette histoire de « liberté » est bancale. Chez Thompson, les mots sont piégés, d’après ce que j’ai lu sur le ouaibe, et ici plus que jamais. La liberté, oui… mais sous condition, donc. Et ces conditions, elles ne viennent pas seulement de la justice ou de la société : elles sont dans la tête du personnage, incrustées, impossibles à contourner.

Ce qui est dingue, c’est à quel point tu te retrouves collé à cette voix off, celle qui raconte. Une voix qui te parle presque normalement, qui essaie de te convaincre — et parfois, malgré toi, ça marche. Tu avances avec elle, tu te dis « bon, ok, peut-être… » avant de réaliser que tu es en train de suivre quelqu’un qui glisse doucement vers quelque chose de très sombre. Un roman noir, en quelque sorte.

Je sais, c’était facile.

À un moment, il lâche :

« Je faisais de mon mieux. C’était peut-être ça, le problème. »

Et alors là, tu t’arrêtes une seconde. Parce que cette phrase, elle est simple, quasiment banale — mais elle ouvre un gouffre. Faire de son mieux, et quand même se planter. Ou pire : faire de son mieux et être déjà perdu. Thompson semble aimer ce genre de paradoxe moral où personne n’est vraiment innocent, mais où personne n’est totalement lucide non plus. Et la lucidité, aujourd’hui, comme dit le philosophe, c’est nécessaire pour y voir plus clair.

Le style, lui, ne te laisse pas vraiment de répit. C’est sec, direct, sans gras. Si Seb passe par là, il a la ref… Pas de grandes descriptions, pas de détours inutiles. Chaque phrase avance comme un coup de poing. Et toi, tu encaisses. Tu tournes les pages vite, presque trop vite, avec cette sensation bizarre d’être aspiré dans quelque chose que tu ne contrôles pas.

Il y a une autre phrase qui est restée coincée :

« On ne choisit pas toujours ce qu’on devient. Mais on le paie. »

Et ça, c’est une vision du monde où les dés sont pipés dès le départ, où les gens sont façonnés par leurs failles, leurs obsessions, leurs illusions — et où l’addition finit toujours par arriver. Pas forcément sous forme de justice propre et nette, non. Plutôt comme une lente dégradation, une espèce de logique interne qui mène droit dans le mur. Celui que tu te prends dans la tronche quand tu roules trop vite (image bien sûr).

Ce qui rend Liberté sous condition aussi prenant, c’est que tu n’as jamais de point d’appui moral confortable. Tu ne peux pas te dire « ok, ça, c’est le gentil, ça, c’est le méchant ». Tout est flou, mouvant. Et ça, c’est super moderne finalement. Thompson écrivait bien avant qu’on parle d’anti-héros à toutes les sauces, mais il était déjà en plein dedans. Ça laisse rêveur .

Et puis il y a cette manière qu’il a de te faire entrer dans la tête du personnage… pour mieux te piéger. Parce que plus tu avances, plus tu comprends que ce que tu lis n’est pas fiable à 100 %. Il y a des angles morts, des justifications douteuses, des choses passées sous silence. Tu dois lire entre les lignes, recomposer, douter. Et ça, franchement, c’est jubilatoire. Et quand je jubile, c’est que j’aime le livre…

L’édition chez Rivages en poche fait bien le boulot : c’est fluide, ça claque, ça garde toute la nervosité du texte original (je suppose). Rien n’est adouci, rien n’est embelli. Et heureusement, parce que ce genre de roman perdrait tout son intérêt s’il devenait confortable.

Mais surtout, ce que tu risques de garder après lecture, ce n’est pas juste une intrigue ou des personnages. C’est une sensation. Un malaise persistant. Comme si le livre t’avait laissé une trace. Thompson ne te divertit pas seulement — il te met face à quelque chose. À une part d’ombre très humaine, très ordinaire, et du coup encore plus dérangeante.

Et c’est peut-être ça le plus fort : tu refermes le livre, mais tu n’es pas complètement sorti de l’histoire. Parce que, quelque part, tu as compris que cette « liberté sous condition », elle ne concerne pas que le personnage. Elle parle aussi de toi, de moi, de tout le monde. Tu sais, l’histoire de la longueur de la chaîne…

Si tu accroches à ce genre d’ambiance, je te le dis franchement : tu risques d’avoir envie d’enchaîner avec d’autres romans de Thompson. Et là… bon courage pour en sortir, parce que je viens de commencer « Hallali », et c’est pareil, en termes de jubilation jubilatoire.

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman, traduit de l’anglais (États-Unis), par Danièle et Pierre Bondil, merci à eux deux.

Nicolas

Liberté sous condition, Jim Thompson (Rivages), 223p., 8.50 €

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