L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Cartographie des nuages (Cloud Atlas), David Mitchell (Éditions de l’Olivier & Points) — Nicolas
Cartographie des nuages (Cloud Atlas), David Mitchell (Éditions de l’Olivier & Points) — Nicolas

Cartographie des nuages (Cloud Atlas), David Mitchell (Éditions de l’Olivier & Points) — Nicolas

Tu le sais pas, parce que j’en parle pas. Je parle pas de ces films que je regarde ou de ces séries que je visionne, parce que je suis un enfant de l’image, autant que des mots posés sur le papier.

Adapter Cloud Atlas au cinéma relevait déjà de la gageure. Et Dieu sait (ou ses saints aussi, j’espère qu’ils ont des bouquins et une salle de cinéma là-haut) que lire le roman, c’est découvrir à quel point l’œuvre originale de David Mitchell est encore plus audacieuse, plus subtile, et peut-être encore plus envoûtante. J’aime bien être envouté.

Là où le film cherche à relier par le montage, le livre, lui, construit une architecture littéraire d’une précision presque musicale. Ce qui est logique, quand on sait l’importance de la musique tout au long du roman et du film, forcément.

Le roman, c’est comme des poupées russes : six récits, chacun interrompu au milieu (sauf le dernier, qui agit comme un cœur central) avant que les histoires ne reprennent dans l’ordre inverse. C’est brillant, et je suis difficile, tu le sais. C’est brillant parce que c’est signifiant, comme disent les intellectuels. Chacune des histoires vit toute seule, mais est aussi dépendante de toutes les autres… Genre, un journal maritime du XIXe siècle, puis un roman épistolaire (avec des lettres dedans, je sais que tu sais, mais je fais le malin), puis un thriller politique, une satire contemporaine, une dystopie futuriste (ben oui, c’est logique qu’une dystopie soit un peu futuriste), et un récit post-apocalyptique quasi mythologique.

Et la mythologie, c’est du sérieux.

Ce qui est dingo, c’est que tout se tient.

Mitchell ne se contente pas de raconter plusieurs histoires : il explore plusieurs styles, plusieurs voix, plusieurs langues presque, avec une maîtrise impressionnante. Et je ne suis pas impressionnable facilement. Tu le sais.

Chaque segment du roman est écrit dans un style distinct, parfaitement adapté à son époque et à son genre. Le journal d’Adam Ewin, c’est de la prose du XIXe siècle, les lettres de Robert Frobisher sont quasiment de la musique, le récit de Sonmi-451 (ah Sonmi-451, incarnée par Bae Doo Na dans le film, et tu l’as peut-être déjà vue dans Sense 8) adopte une langue quasiment épurée, clinique, et tout est crédible. L’écrivain disparaît derrière ceux qui te racontent. J’ai presque oublié qu’il est tout seul à écrire… Sauf à imaginer que les autres sont au-dessus de son épaule, et qu’il ne fait qu’écrire sous la dictée.

Parmi tous les récits, celui de Sonmi-451 reste sans doute l’un des plus marquants (Bae Doo Na…) parce que si le film l’incarne tellement bien (Bae Doo Na…), le roman lui offre une profondeur encore plus vertigineuse. Et je pèse mon mot.

Sous forme d’interrogatoire, son témoignage devient le texte fondateur. Si tu veux y voir un lien avec nos textes fondateurs, libre à toi. Ne me fais pas dire ce que j’ai pas écrit. Ce qui commence comme une confession individuelle se transforme en manifeste philosophique, voire politique.

Sonmi-451 n’est pas seulement un personnage, c’est une idée en train de naître, de grandir, de prospérer pour devenir le futur de l’humanité. Parce que c’est l’éveil de la conscience, la révolte contre l’ordre établi (on en aurait bien besoin aujourd’hui), et surtout, la transformation d’un individu en symbole. La naissance d’un mythe, en quelque sorte.

Et finalement, la fameuse théorie prônée par ceux qui croient que l’histoire humaine est condamnée à se répéter.

Parce qu’à travers les siècles, les mêmes choses réapparaissent : la domination et l’exploitation, la résistance et l’émancipation, la peur de l’autre (tu vois ce que je veux dire, quand l’autre est l’étranger, celui de Camus ou celui de CNews) et le désir de contrôle (tu vois toujours ce que je veux dire)…

Mais Cloud Atlas n’est pas fataliste. Il suggère que, même si les structures se répètent, les individus peuvent faire la différence. Que le Mal ne gagne pas tout le temps. Une simple décision, aider quelqu’un, dire non, écrire un témoignage, peut traverser le temps et transformer l’avenir. Genre, on décide d’arrêter de tout vouloir tout de suite, de penser qu’on a une planète B, et de se souvenir que ce sont nos gamins qui nous prêtent la Terre, comme disait le bœuf assis…

Mais je vais être honnête : Cartographie des nuages, c’est pas un roman facile. Il est exigeant. Et c’est pour ça qu’il est aussi passionnant. Tu dois reconstruire les liens, reconnaître les motifs, sentir les résonances. Et une fois que tout est assemblé, tu tombes de ta chaise.

Cartographie des nuages est ambitieux, évidemment, mais surtout maîtrisé. Là où beaucoup d’écriveurs auraient perdu le contrôle, David Mitchell est un chef d’orchestre. Et tu te rends compte, si tu en doutais encore, que nos vies sont liées.

Toutes.

Qu’on est liés à ces mômes qui tombent (euphémisme, voire litote) sous les bombes de la Trumperie et de la Netaniaourie…

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.

C’est Manuel Berri qui l’a traduit, alors merci à lui…

Cartographie des nuages, David Mitchell (Éditions de l’Olivier), 672 p., 24€

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