
Faut-il fumer un gros joint de californienne avant de se voir confier par son ex (dont on est toujours épris) une affaire insoluble (la disparition d’un magnat de l’immobilier) dans une Amérique seventies foutraque et crépusculaire, bariolée façon tie-dye et imprégnée d’une paranoïa grandissante ?
L’accroche est alléchante, non ?
C’est le point de départ de Inherent Vice, le roman de Thomas Pynchon.
Ok, il y a une certaine prétention à vouloir chroniquer Pynchon. On parle d’un auteur réputé pour ses labyrinthes narratifs, dans lesquels même le lecteur le plus aguerri finit par s’égarer. Un genre d’Everest littéraire qu’on n’attaque pas en sandales. Mieux vaut être prévenu. Pourtant, Inherent Vice est l’exception qui confirme la règle.
À la fois amusant et profondément triste, et bien qu’il soit délicieusement digressif, dérivant vers des situations loufoques, utilisant des personnages secondaires improbables, il est son livre le plus accessible. C’est une porte d’entrée idéale pour qui veut s’immerger dans l’univers pynchonien, un texte qui se laisse dompter même si c’est pour mieux nous perdre ensuite dans ses volutes.
« Et l’enquête !? » me direz-vous.
Eh bien, pour être honnête : on s’en fout. Ou plutôt, Pynchon s’en fout. L’intrigue est un support, un squelette sur lequel l’auteur vient plaquer tout un maelstrom historique. Une disparition louche, des bikers, des groupes de surf music, des communautés hippies sur le déclin, des agents du FBI en civil…. Doc Sportello, notre détective hippie naïf et dispersé, avance à tâtons dans un jeu de miroirs permanent.
L’enquête est volontairement « foutraque », car elle prend place dans une réalité qui ne l’est pas moins, lors d’une charnière historique qui marquera les États-Unis de façon plus que durable.
En toile de fond, échappant à toute définition, voici le mystérieux Croc d’Or.
Est-ce un simple bateau de contrebande ? Un syndicat de dentistes véreux ? Un cartel de la drogue ou une clinique de désintoxication pour le moins louche ? Peut-être une énième émanation nébuleuse complotiste ?
Sportello multiplie les pistes, se perd, poursuit des chimères, se disperse au contact de sous-cultures, limier cannabique balloté dans un flux continu.
Et jamais rien de concret n’en ressort.
Peu importe, le Croc d’Or est un fil conducteur multiforme, le symbole de la pieuvre capitaliste qui s’apprête à tout dévorer.
Il représente cette force invisible et organisée qui saccage les rêves de liberté.
Presque sans s’en apercevoir, transporté d’énigmes insolubles en impasses dans un labyrinthe exponentiel, on est au cœur de ce point de bascule entre la gentille utopie des années 60 et l’ère Nixon, sombre et malveillante.
On passe de l’acide lysergique au béton et au dollar. La gueule de bois est sévère, la paranoïa atteint des sommets et devient une norme.

Dans le livre, ces deux mondes cohabitent de force dans un jeu de pistes.
D’un côté Gordita Beach : sa communauté bohème, populaire, créative, ses surfeurs camés et ses musiciens farfelus.
De l’autre : Channel View Estates : rangé, bétonné, formaté et vendu comme le futur de l’Amérique procédurière et propre sur elle.
Ce choc des cultures s’incarne dans le duel entre Doc, détective curieux et sincère malgré un gros penchant pour la fumette, et Bigfoot Bjornsen, symbole de l’ordre violent, méthodique et froid, Nixonien, un flic avide de reconnaissance qui déteste tout ce que Doc représente.
On savait bien que les hippies ne tiendraient pas longtemps.
Eux aussi le savaient.
Parés de fleurs et de perles, ils étaient embarqués dans une farandole endiablée, souriants, naïfs, bernés par l’illusion de la liberté et de l’Amour dans un buvard imprégné de LSD.
Mais ici, le temps de l’innocence est terminé.
Car les fleurs ne font pas le poids face aux bulldozers.
C’est là que le fameux Vice Caché (Inherent Vice) prend tout son sens : ce défaut de fabrication interne, cette fragilité originelle qui condamne le mouvement à la gangrène.
La défaite était programmée, le rêve hippie était perdu d’avance, noyé dans sa propre came, destiné à être remplacé par un idéal autrement plus cruel : un monde froid, en costume, montre de luxe et attaché-case…
Comme l’avait écrit le grand Hunter S. Thompson en 1971 dans Las Vegas Parano :
‘’Nous surfions la crête d’une vague magnifique […] Et maintenant, moins de cinq ans après, vous pouvez grimper sur une colline escarpée de Las Vegas et fixer l’ouest, et avec les yeux qu’il faut, vous voyez presque la ligne de haute marée – cet espace où la vague finit par se briser avant de redescendre.’’
Pynchon, par la voix de Doc Sportello, fait l’inventaire, un brin nostalgique, de ce qu’il reste sur le sable une fois que cette vague s’est retirée.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard.
Cédric.
Inherent Vice, Thomas Pynchon, Points, 480 p. , 8€10.
