L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Le grand passage, Cormac McCarthy (Éditions de l’Olivier / Points) — Nicolas
Le grand passage, Cormac McCarthy (Éditions de l’Olivier / Points) — Nicolas

Le grand passage, Cormac McCarthy (Éditions de l’Olivier / Points) — Nicolas

Du mal à avancer, pendant quelques jours, sur ce roman presque intransigeant, dans ses qualités. Des qualités qui n’apparaissent que quand tu décides d’écouter l’histoire qu’il te raconte.

Parce qu’il y a des romans qui avancent comme des histoires. Et puis il y a ceux qui glissent, quasiment en silence, comme une mémoire ou un souvenir de ce qu’on n’a jamais vraiment vécu, mais qui nous appartient pourtant. Le Grand Passage est de ceux-là. Rien n’y est brusque, rien n’y est spectaculaire — mais tout pèse.

Je t’explique.

Dès les premières pages, tu comprends que ce livre n’est pas tant un récit qu’un adieu. Adieu à un monde, à une manière d’être, à une idée de l’Amérique. Le jeune John Grady Cole ne fuit pas seulement le Texas : il fuit une disparition. Celle de son monde intérieur.

« Il savait qu’il ne reviendrait pas. »

Cette simplicité est trompeuse. Chez McCarthy, chaque phrase semble porter une gravité ancienne, comme si elle avait déjà été dite mille fois ailleurs, dans mille autres vies. Le style est épuré, presque austère, mais il ouvre des paysages immenses — des plaines, des nuits, des silences. Des étoiles qui rappellent celles de Richard Wagamese… Je t’en ai parlé, déjà.

D’aucuns, toujours les mêmes, vont t’expliquer qu’il n’y a pas de virgule, ou presque pas, que McCarthy a mis des conjonctions de coordination partout… Laisse les dire. Laisse-les avec leurs idées fausses sur la littérature et ce qu’elle doit être. Juste écoute ce que te dit McCarthy.

Le voyage vers le Mexique pourrait être celui d’un roman d’apprentissage classique. Mais ici, rien n’est offert. L’initiation n’est ni douce ni progressive. Elle est abrupte, parfois cruelle, et surtout, toujours inévitable.

John Grady croit encore à certaines choses : la loyauté, l’amour, une forme d’honneur ancienne. Son rapport quasiment familial à la louve, va t’emporter vers ces ailleurs là. La louve, celle qui l’emporte vers cet ailleurs loin des hommes et de leur folie.

Et c’est précisément ce qui le rend vulnérable.

« Il croyait encore que le monde pouvait être juste. »

Ce n’est pas tant que le monde le trahit — c’est qu’il ne lui a jamais promis quoi que ce soit.

Photo : D.R.

Les chevaux occupent encore une place centrale, presque sacrée. Ils ne sont pas seulement des animaux, mais des présences, des témoins d’un lien ancien entre l’homme et la terre. Entre l’homme, la nature, et ceux qui la peuplent. Ces chevaux, présents depuis que l’homme a décidé de les peindre sur les murs des grottes.

Dans leur rapport aux chevaux, les personnages sont révélés. Certains dominent, d’autres comprennent. John Grady, lui, appartient à une catégorie rare : il écoute.

Mais ce monde-là disparaît, au loin, sans possibilité de le retrouver.

« Les choses anciennes passent, et personne ne peut les retenir. »

Et c’est là que le roman devient mélancolique sans jamais sombrer dans la nostalgie facile. McCarthy ne pleure pas le passé. Il constate simplement sa fin. Un peu comme quand tu repenses à ces odeurs de l’enfance, que tu ne retrouves jamais tout à fait et que nos souvenirs remontent à la surface, juste sous nos paupières.

Son histoire d’amour, elle aussi, échappe aux conventions. Elle n’est ni totalement tragique ni réellement accomplie. Elle existe dans un espace fragile, suspendu, posée sur une toile d’araignée que le moindre coup de vent peut emporter.

Ce qui marque, ce n’est pas sa fin, mais son impossibilité dès le départ.

« Ce qu’ils avaient ne pouvait pas durer dans ce monde. »

Là encore, McCarthy refuse le dramatique que d’autres s’autorisent à employer, page après page. Il préfère la fêlure lente, celle qui ne se referme jamais complètement. Tu vas penser à ces vases japonais, encore plus beaux parce qu’ils ont été cassés puis recollés avec de la feuille d’or.

Ce qui te reste après la lecture, ce n’est pas l’intrigue, mais des paysages immenses, des dialogues rares et des silences lourds de ce qui n’est pas dit.

McCarthy écrit comme on marche dans le désert : sans se presser. Combien sont capables de ça ?

« Il y a des choses qu’on ne peut dire, seulement porter. »

Alors évidemment, Le Grand Passage est un roman en demi-teinte, parce qu’il n’est ni totalement sombre, ni vraiment lumineux.
Il ne condamne pas, il n’absout pas. Il regarde.

Et dans cette observation, il y a quelque chose de profondément humain : la difficulté de grandir, la perte des illusions, et cette impression persistante que le monde continue, avec ou sans nous. Je suis sûr que tu y as déjà pensé…

Finalement, j’ai compris que lire Le Grand Passage, c’est accepter de ne pas tout comprendre immédiatement. C’est se laisser traverser par une langue, une lenteur, par une mélancolie.

Ce n’est pas un livre qui cherche à te plaire, c’est un livre qui reste. Un de ceux que tu poses en sachant que tu y reviendras.

Quelques heures après l’avoir refermé, j’ai senti que quelque chose s’était terminé, mais je n’ai pas su exactement quoi.

C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par François Hirsch.

Nicolas.

Le Grand passage, Cormac McCarthy, Points, 528 p. , 10€80.

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