« Ce coin du monde si grand, si beau, mais sans loi, sans rien. »

Huit ans après sa publication chez Asphalte, Pssica, quatrième roman du brésilien Edyr Augusto, est adapté en série sur Netflix, l’occasion pour nous de revenir sur ce texte marquant, une odyssée de 150 pages à peine, brutale et désespérée. Journaliste, écrivain et dramaturge, ainsi que le présente son éditrice, Edyr Augusto situe tous ses romans dans la province brésilienne du Para, dans laquelle il vit encore aujourd’hui, et le moins qu’on puisse en dire, c’est qu’il ne cherche pas à nous vendre du rêve. On a beau savoir depuis longtemps que le Brésil, ce n’est pas seulement d’immenses plages de sable blanc arpentées par des créatures de rêve et de futures stars du foot, la lecture des romans d’Augusto risque de décourager les velléités touristiques d’une bonne partie de son lectorat.
Ne s’embarrassant pas de préliminaires à rallonge, Edyr Augusto pose les bases de son roman en quelques lignes dans lesquelles on fait la rencontre de Janalice, quatorze ans, qui se fait exclure de son collège après qu’ait circulé sur internet une vidéo d’elle en train de faire une fellation à son petit copain, qui a tout filmé et partagé avec ses amis ce moment d’intimité. En quelques lignes, le sort de Janalice est scellé et elle est envoyée vivre chez sa tante, en ville, où elle sera très rapidement abusée par le compagnon de celle-ci. De mauvaises rencontres en mauvaises expériences, Janalice disparaît au bout de quelques jours, kidnappée dans la rue en plein jour. On serait en droit de penser qu’après un tel premier chapitre, Augusto allait lever un peu le pied, mais que nenni ! Au contraire, la suite est encore plus noire et brutale, avec le braquage manqué du magasin de Manoel Tourinhos, dit le Portuga, braquage au cours duquel Ana Maura, sa femme tant aimée, va perdre la vie. Voici donc le lecteur parvenu à la page 23 et qui se demande comment tout ça va bien pouvoir se terminer.
C’est donc sur une double quête que se construit Pssica, à la fois celle d’un flic retraité, Amadeu, qui part sur les traces de Janalice et celle du Portuga qui va chercher à venger sa femme. Edyr Augusto nous embarque ainsi dans un périple implacable et chaotique entre le Brésil et la Guyane, cette terre française au cœur de l’Amazonie, sur la piste d’un réseau de prostitution infantile, le Brésil n’ayant pas le monopole des salauds. Voici un roman qui ne montre décidément pas l’humanité dans ce qu’elle a de meilleur. On y croise en effet, outre des trafiquants de toutes sortes, des pédophiles, des politiciens corrompus, des policiers qui ne le sont pas moins, des pirates fluviaux. Le lecteur aura ainsi l’impression de se baigner dans un marigot infesté de créatures toutes plus vicieuses et dangereuses les unes que les autres. Le choix narratif d’intégrer les dialogues dans le corps du texte et d’enchaîner des phrases courtes et sèches donne à l’ensemble une nervosité et une vivacité parfaitement en phase avec le récit.

Pssica (qui signifie « malédiction » en portugais) est certes un très bon roman noir, mais c’est aussi et surtout le tableau désenchanté d’un monde où tous les moyens sont bons pour survivre et dans lequel la vie d’un être humain ne pèse pas grand-chose. Effroyablement réaliste même dans ses moments les plus outrés, il dépeint sans complaisance une société qui semble avoir créé ses propres règles, au mépris des frontières administratives et du code pénal, une espèce de cour des miracles où la violence règne et où l’attaque constitue la meilleure défense.
Brutal, cru, dérangeant, on ne manquera pas d’adjectifs pour qualifier ce court roman dont la force de déflagration est inversement proportionnelle à son nombre de pages. Reste à savoir ce que donnera une adaptation télévisuelle de cette balade sanglante.
« Ils se connaissent tous mais ne s’associent que si une affaire les intéresse. La bande qui règne sur Marajo. Élus, maires, intermédiaires, pirates, propriétaires de fazenda. La fine fleur du crime au complet. Ici et là, avec leurs gardes du corps, leurs maîtresses, certains avec leur famille, attablés, prenant tous du bon temps. »
Traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos.
Yann.
Pssica, Edyr Augusto, Asphalte, 136 p., 15€.
En prime, un des morceaux proposés par Edyr Augusto pour accompagner ou compléter la lecture de son roman :
