L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Rafael, derniers jours, Gregory Mcdonald (10/18) — Yann
Rafael, derniers jours, Gregory Mcdonald (10/18) — Yann

Rafael, derniers jours, Gregory Mcdonald (10/18) — Yann

« Exister, c’était un truc qui leur était tombé dessus comme ça. Et sa réaction, pas pire qu’une autre, avait été de boire pour oublier la faim et la douleur, les tromper, les fuir, devenir le plus insensible possible, les ignorer pour survivre. »

Il existe quelques romans noirs dont la réputation est telle qu’on les aborde avec précaution, conscients que leur lecture risque de laisser quelques séquelles dans nos petits cœurs trop sensibles. Cette aura trouble qui les précède semble gagner en consistance à chaque nouveau lecteur et c’est ainsi que l’on finit par utiliser le terme de « roman culte », à la fois si galvaudé et tellement significatif. Rafael, derniers jours est de ceux-là, une espèce de sésame qui se murmure entre initiés, au même titre, pour n’en citer qu’un, que l’inoubliable J’étais Dora Suarez de Robin Cook. Écrit en 1991 et publié une première fois au Fleuve Noir en 1996, il figure à part dans l’œuvre de Gregory Mcdonald, surtout connu pour sa série autour du détective Fletcher (9 titres publiés entre 1974 et 1986).

Rafael est jeune, alcoolique, illettré, marié et père de trois enfants. Lui et sa famille vivent dans une caravane, au fond d’un bidonville dont la décharge mitoyenne permet aux habitants de se faire quelques revenus en revendant à la ville des objets récupérés au milieu des tonnes de déchets. Malgré son manque évident d’éducation, malgré son alcoolisme et sa simplicité d’esprit, Rafael a compris qu’il serait difficile, voire impossible, d’espérer avoir un jour une vie meilleure pour lui et les siens. Alors, il a accepté de monnayer sa vie / sa mort en jouant dans un snuff movie pour lequel on lui a promis 30 000 dollars. Une heure de souffrances pour offrir à Rita et à leurs enfants la possibilité de connaître enfin autre chose que le ravin au fond duquel ils sont nés. Rafael est prêt, il a signé un « contrat », il lui reste trois jours à passer avec les siens.

Dans l’avertissement qui ouvre le livre, Gregory Mcdonald prévient le lecteur que le troisième chapitre du roman, crucial pour ce qui est de l’intrigue, mais quasi insupportable par sa précision clinique, que ce chapitre, donc, peut ne pas être lu même si lui, Gregory Mcdonald, considère que c’est souhaitable. Ces quelques pages sont le cœur noir du roman et, même s’il ne s’agit là que d’un dialogue, leur lecture s’avère à tout le moins éprouvante.

Rafael ayant obtenu un acompte sur l’argent que sa femme est censée toucher une fois le film tourné, il rentre chez lui les bras pleins de cadeaux pour Rita et ses enfants, avec également une grande bouteille de vodka et une dinde tellement grosse que le jeune couple ne sait comment la cuisiner, ne disposant ni d’un récipient adapté, ni surtout, d’un four ou même de gaz pour la faire cuire. Cette rentrée d’argent totalement inhabituelle à Morgantown va permettre à la communauté de se retrouver autour de quelques bières et d’un vrai repas, chose aussi rare qu’inespérée. Mais les temps changent et la municipalité a installé un gardien armé sur la décharge et celui-ci n’hésite pas à tirer sur les intrus. La seule source de revenus du village semble disparaître, confortant Rafael dans sa volonté d’aider Rita et les enfants de la seule manière qu’il ait pu trouver. Ce sont ces instants précieux que relate Gregory Mcdonald et ce sont eux également qui permettent au lecteur de ne pas sortir complètement brisé de ce court roman.

Photo : D.R.

C’est peut-être le grand paradoxe de Rafael, derniers jours que de se montrer à la fois si noir et désespéré et si profondément touchant à travers le personnage de Rafael, bouleversant d’humanité et de simplicité dans son bonheur avec Rita. Leur amour et celui qu’ils portent à leurs enfants sont l’étincelle au milieu des ténèbres. On restera sonnés par ces parenthèses de douceur et de tendresse au milieu de la misère et de la crasse, touchés également par l’inébranlable volonté du jeune homme de se sacrifier pour les siens, sans rien en dire à personne.

Expérience de lecture éprouvante et poignante à la fois, Rafael, derniers jours devrait laisser une marque durable chez celles et ceux qui le liront et, même si on a abordé sa lecture avec une certaine appréhension (nettement justifiée), on en ressort avec un curieux sentiment mêlant l’effroi et l’amour dans une étreinte que peu d’auteurs ont réussi à magnifier de cette façon.

 » (…) la plupart des gens qu’il croisait à Big Dry Lake n’avaient ni le nez ni les yeux qui coulaient, ils n’avaient pas d’allergies visibles, ils n’éternuaient ou ne toussaient pas constamment et ils ne semblaient pas bourrés. La plupart d’entre eux avaient un boulot. Et ils ne vivaient pas ici, ici, dans cet endroit qui s’appelait Morgantown. Et la plupart savaient, ou croyaient savoir, de quoi serait fait leur avenir. Pour la première fois, Rafael prenait conscience de tout cela. Il sentait maintenant qu’il contrôlait enfin sa vie, et même sa propre mort. Il en éprouvait un immense soulagement. »

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-François Merle.

Yann.

Rafael, derniers jours, Gregory Mcdonald, 10/18, 192 p., 8€30.

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