
Après avoir frappé très fort deux fois coup sur coup (le recueil de nouvelles Chiennes de vie en 2013 et le roman Donnybrook l’année suivante, tous deux parus à la Série Noire), Frank Bill avait disparu de nos radars ainsi que des tables des libraires, laissant derrière lui le souvenir de textes abrasifs à la violence sèche et au verbe économe. Comparé à l’époque à un mélange entre Chuck Palahniuk et Jim Thompson, Bill mettait en scène les laissés pour compte du rêve américain, entre labos de meth, trafics en tous genres et combats de boxe clandestins, des vies au bout du rouleau ou presque, de celles où l’on est tenté de cramer le peu qui nous reste plutôt que prendre le risque de le perdre. La force de ses textes et leur réalisme cru manquaient aux amateurs de noir et c’est donc avec une joie non feinte que l’on a vu arriver ce Mordre la poussière, douze longues années après le coup de maître que constituait Donnybrook.
Miles, vétéran du Vietnam, situation précaire, accro aux stéroïdes, n’a plus, pour se raccrocher à une vie à peu près stable, que sa relation avec Shelby, strip-teaseuse plus jeune que lui, mais avec laquelle il se sent compris et respecté. Lorsque Shelby disparaît, enlevée par son frère Wylie, junkie notoire en fuite après le meurtre d’un couple de dealers, Miles va devoir faire face, quitte à réveiller les fantômes de cette guerre qui l’a marqué à jamais.
Ainsi qu’il l’explique dans la postface du roman, Frank Bill s’est inspiré de l’histoire de son père qui servit au Vietnam durant un peu plus d’un an, entre fin 1967 et début 1969. Puisant à la fois dans les récits paternels et à l’aide de quelques clichés trouvés au domicile familial, il a donc ainsi posé la trame de fond de ce nouveau roman avec la figure de Miles et son TSPT. Victime d’hallucinations et de réminiscences de la guerre de plus en plus présentes au fur et à mesure que la situation lui échappe, Miles semble perdre pied chaque fois que la tension et la violence montent d’un cran. De son côté, Shelby ne paraît guère mieux armée pour faire face à une réalité qui ne la ménage pas vraiment…
Frank Bill a voulu rendre hommage à son père avec ce roman et il s’est appliqué à y mettre beaucoup de choses. C’est sans doute là que le bât blesse, dans cette accumulation que le romancier, trop désireux de bien faire, déroule tout au long de ces 300 et quelques pages et qui finit par devenir indigeste. Là où on avait le souvenir d’un écrivain qui ne s’encombrait pas de détails inutiles, on se retrouve à suivre sur des pages et des pages les hallucinations de Miles ou les souvenirs de jeunesse de Shelby, avant d’en venir aux sérieux troubles psychologiques de la jeune femme. Le roman se retrouve ainsi coincé entre ses propres ralentissements et la tension que son auteur s’efforce d’y injecter page après page. En un mot comme en cent, la sauce ne prend pas cette fois-ci, le roman patauge entre mélo et thriller psychologique et c’est d’autant plus regrettable que Frank Bill avait fait montre d’un réel savoir-faire avec ses livres précédents.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoko Lacour.
Yann.
Mordre la poussière, Frank Bill, Plon, 344 p., 23€.
