L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Le Jour zéro, Hadrien Klent (Le Tripode) — Yann
Le Jour zéro, Hadrien Klent (Le Tripode) — Yann

Le Jour zéro, Hadrien Klent (Le Tripode) — Yann

Il n’est pas si loin, ce temps où l’on s’est pris à rêver collectivement à un monde d’après, à le croire possible, presque à portée de main. Il aurait suffi de la volonté de quelques politiques, de la compréhension de quelques chefs d’entreprise du CAC 40 et d’une détermination générale pour sortir de cette ère capitaliste et égocentrique qui n’en finissait plus de broyer les individus et de détruire le monde. Et puis, bien sûr, rien ne s’est vraiment passé comme on l’espérait. À vrai dire, les choses ont même empiré à une allure telle qu’il devient quasiment impossible de suivre sans risquer d’y laisser sa santé mentale ou, à tout le moins, son moral. Avec le recul, ces aspirations à un monde d’après plus juste et plus beau peuvent bien évidemment prêter à sourire, on pourrait s’en vouloir d’avoir été aussi naïfs, d’avoir un temps donné du crédit à cette espèce d’utopie que l’on espérait aussi universelle que soudaine. La réalité nous a bel et bien rattrapés et nous continuons à nous diriger dans le mur en nous préoccupant avant tout du prix des carburants. Il n’était déjà pas évident de rester optimiste il y a quelques années, ça devient quasi-mission impossible de nos jours.

Ne serait-ce que pour cette raison, il faut apprécier à leur juste valeur les livres (on n’ose pas dire romans) d’Hadrien Klent qui, depuis La grande panne (Le Tripode 2016), propose des pistes pour un monde meilleur, avec une constance et une imagination qui forcent le respect. On se souviendra bien évidemment de Paresse pour tous (Le Tripode 2021) qui, à contre-courant du productivisme forcené de nos sociétés occidentales, suggérait de ne plus travailler que trois heures par jour afin d’apprendre à profiter de nos vies. Loin de se contenter d’aligner des vœux pieux et un optimisme béat, Klent s’appuyait sur une érudition joyeuse et combative qui donnait envie de le suivre dans ses réflexions.

Après avoir imaginé une France complètement à l’arrêt dans La grande panne, Klent, en toute logique, réfléchit à une société qui se réinvente après une panne électronique mondiale provoquée par un orage solaire hors-norme. Dans ce monde sans ordinateurs ni téléphones ni télés ni aucun appareil connecté, la société civile, une fois passée la sidération initiale, va tenter de construire quelque chose d’autre, une forme de retour vers le passé sans retomber à l’âge de pierre pour autant. Si ça n’est pas « l’imagination au pouvoir », on n’en est pas si loin non plus, tant les pistes de réflexion sont nombreuses et l’inventivité de chacun(e) mise à contribution.

La plus grande force, peut-être, des textes d’Hadrien Klent réside dans cette espèce de légèreté qui semble guider ses personnages, très loin d’une écologie punitive et culpabilisatrice ou d’un discours austère et moralisateur. Paradoxalement, c’est aussi sans doute leur point faible, cette confiance en l’être humain et en son enthousiasme pour un monde sans numérique (ou presque). Il paraît en effet aujourd’hui particulièrement difficile de penser qu’une grande majorité de nos concitoyens seraient prêts à se débarrasser de leurs téléphones portables et des écrans en général. Même si Klent prône davantage une utilisation raisonnée de ces technologies plutôt que leur disparition pure et simple, on sera tenté de sourire de cette naïveté (qu’on imagine assumée) et de la facilité avec laquelle les protagonistes du Jour zéro bouleversent en quelques semaines les habitudes acquises depuis des années. Pour le dire autrement, on se permettra un certain scepticisme sur ce point précis du livre.

Toujours soucieux d’étayer ses propositions en leur donnant pour fondements des textes existants, Klent déroule ainsi entre les lignes une histoire de l’anarchisme et de ces moments de grâce où l’homme a réussi, parfois pour quelques jours seulement, parfois plus, à imaginer un modèle de société basé sur l’entraide, la solidarité, la communauté, en dehors de tout pouvoir central. Et c’est bien autour de cette idée que tourne le livre, comme un mantra : « L’ordre moins le pouvoir », célèbre formule attribuée à Proudhon, une des nombreuses figures évoquées dans ces pages. Klent sait se montrer pédagogue et parvient à éviter les lourdeurs inhérentes à ce type de catalogage. Que l’on adhère à son discours ou pas, on ne pourra lui nier une fraîcheur bienvenue par les temps qui courent, une bonne humeur que l’on espère la plus communicative possible. Si certaines des idées proposées dans ces pages parvenaient à essaimer ici ou là, on pourrait même se satisfaire de chacune de ces petites victoires en attendant la lutte finale et les jours meilleurs qui devraient s’ensuivre (bon, là, on s’emballe peut-être un peu).

Yann.

Le jour zéro, Hadrien Klent, Le Tripode, 408 p. , 21€.

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