« L’argent liquide avec lequel on le paye, Romain le stocke dans des boîtes qu’il enterre un epu partout autour de son potager et dans la forêt. Il n’a jamais mis les pieds dans une banque, ne paye pas de loyer, habite seul la maison de la Mère dont il a hérité. Entre son potager qui donne bien, ses poules, ses lapins et les coups de main à droite à gauche, Romain ne manque de rien. Il ne sait pas vraiment s’il est heureux, c’est une notion difficile à appréhender, mais si être heureux c’est éprouver du plaisir de façon régulière, alors oui, Romain est heureux. »

L’histoire. De nos jours, quelque part en Sologne. Romain vit en marginal dans l’obscurité des limites du village. Il a grandi là, subissant les moqueries des écoliers à cause de sa fente labiale et la violence d’un père buvant trop, puis, une fois adulte, il est resté dans la marge, faisant sa vie, s’habituant au surnom que les habitants lui ont donné, Lapin. Il est secrètement amoureux de Solène, copine de classe devenue la maire du bled, une des rares à ne pas l’avoir moqué pour sa différence. Un jour, Solène disparaît, et Romain en fait une affaire personnelle.
D’abord, sur la quatrième, l’éditeur parle d’un thriller. Je ne suis pas d’accord, c’est un admirable roman Noir. Je mets une majuscule si je veux.
Simon François frappe fort avec ce roman. Comme un gentil boucher, il m’a écharpé le cœur et l’âme. La faute à Romain, à Antoine, à Victor, Solène, Céline et les autres. Tous les autres. Parce que Simon François a pigé un truc fondamental en écriture, ce truc c’est que rien ne vaut les personnages. Pour cette raison, il les a tous travaillés, ouvragés, un vrai orfèvre. Ils sont tous vivants, incarnés, parce qu‘au lieu de se jeter comme un mort de faim dans une intrigue trépidante, il a pris le temps de leur donner une histoire, un passé, un vécu et une expérience. Il les a dotés, en bon papa qui aime ses personnages, d’un caractère qui aura une incidence dans l’histoire commune, des failles, des qualités et des défauts, même des petits détails qui font la différence, un geste, un mot, une attitude. Tous les personnages de François Simon sont incarnés, et ça mon gars, c’est du taf.
Cette histoire glauque et banale de bêtise humaine se déroule dans un village de Sologne. Mais ça aurait pu être n’importe où en France rurale, des endroits tel que celui-ci, il y en a des tas, d’ailleurs il ne le nomme que « le Village », la messe est dite. Dans ce roman, l’auteur ne fait pas autre chose que le procès de la bêtise humaine, de sa méchanceté crasse, et il célèbre en équilibre, l’amour et l’amitié.
D’aucuns diront qu’il y va un peu fort avec le portrait peu reluisant qu’il fait des habitants de ce coin perdu, et par extension, des ruraux. Ces d’aucuns n’ont sans doute jamais vécu à la campagne suffisamment longtemps pour avoir appris quoi que ce soit, à l’exception des horaires d’ouverture de la boulangerie. Ces d’aucuns ne veulent sans doute faire de peine à personne (sauf à l’auteur), ils sont peut-être des lecteurs sensibles, si c’est le cas, qu’ils aillent se faire cuire le cul.
Le réalisme du Village, de ses habitants, tient fort bien la route, n’en déplaise aux fâcheux (qu’ils aillent se faire téter les yeux).
Pour autant, il n’y a aucun manichéisme dans ce roman. Certains fâcheux fachos sont bas du front (c’est le contraire qui eût été surprenant) et grandiosement stupides et méchants, d’autres habitants sont engagés dans la vie en commun, ce vivre ensemble si difficile à tenir vivant par les temps qui courent. Et puis il y a ceux qui vivent dans la zone grise, qui se gardent bien de choisir un camp, des fois que, on ne sait jamais. Eternelle répétition des tares humaines, la condition humaine.
L’histoire que nous conte l’auteur est d’une tenue de route impeccable, on s’y croirait. Vraiment. Tout est fignolé, jusqu’au bar local qui sonne plus vrai que vrai.
Je ne vais pas te raconter l’histoire, fais-moi juste confiance sur ce coup-là.
Et puis le regard politique posé sur un coin de France, ses habitants, ses vilains secrets, ses magouilles, ses petites mesquineries, la vie qui s’y écoule, leurs contraintes, leur aliénation. Et puis l’écriture. Je me suis arrêté souvent pour noter des passages d’une grande beauté, une beauté simple et naturelle, du genre qui ne tape pas à l’œil mais au cœur.

« Les policiers de Bourges ont bien tenté de tirer cette histoire au clair. Les enquêteurs se sont heurtés au mutisme ambiant, à ces langues que rien ne délie, pas même la peur de l’uniforme. Ils ont pris de plein fouet ces visages butés, cauteleux, cette défiance de l’autorité plus vivace encore à mesure que l’on s’éloigne du grand monde, que l’on pénètre au cœur de ces hameaux oubliés où les lois tâtonnent. »
Ça claque hein. Le style c’est cela, avec un regard aiguisé qui parle de ce monde-là. On sait d’où il parle le Simon, pas d’un arrondissement de métropole, il parle de la campagne. Celle des déserts médicaux, des services publics massacrés et des petits commerces qui ferment, de certains agriculteurs qui empoisonnent la terre qui les nourrit, la campagne du tout voiture vu que le train n’existe pas.
Parfois un romancier est un putain de grand styliste mais il pêche un peu sur les dialogues. Pas simple d’écrire des dialogues qui sonnent juste. Rien de plus dur.
Ici, ça coule.
« Le garde-chasse se rapproche de quelques pas. Crois-moi, Lapin, y’a pas pire qu’être libre avec un poids sur l’âme. Ya plus de lumière, nulle part, rien que la nuit qu’avale tout et toi qui cours au milieu. »
Je pourrais enchaîner les extraits, je pourrais faire un feu d’artifice.
Et puis une chose m’a touché. Romain, le seul endroit où il est heureux, c’est dans la Nature, la forêt, les arbres, au potager. La Nature comme baume, on ne le dira jamais assez. Simon François, merci pour ce rappel.
Mais je préfère te dire de filer te procurer ce roman remarquable chez ton libraire. Ne va pas chez Jeff, ça lui apprendra à polluer comme cent mille être humains pour se marier à Venise. Lui aussi, qu’il aille se faire téter les yeux.
Seb.
La Proie et la meute, Simon François, Le Masque, 365 p. , 20€90.
