
N’y allons pas par quatre chemins mais plutôt franco, n’usons ni de litote ni de périphrase, soyons directs et sans appel : ce livre, paru en 1996 mais résolument actuel, est jubilatoire. Drôle. Sarcastique. Etonnant. Délirant – une sorte de Fable de La Fontaine sous acide. Rien que le titre donne déjà un aperçu de l’univers complètement décalé qu’a construit Kotzwinkle, mais cela n’a rien d’étonnant quand on se penche un peu sur la production de cet auteur prolifique et complètement barré, fan de Richard Brautigan et déjà coupable de polars burlesques, de comédies acides ou encore de Walter, le chien qui pète m’a appris Télérama. Tout un programme.
Arthur Brahmall n’a pas de pot. Arthur Brahmall, c’est le héros du bouquin, un prof universitaire pas franchement glamour qui, après moult périodes dépressives et échecs littéraires, vient enfin de mettre le point final à un roman, Désir et destinée – là encore, tout un programme – qui, il le sait, peut enfin lui apporter le succès. Sauf que le manuscrit brûle dans un incendie. Qu’à cela ne tienne : il prend un congé sabbatique, le réécrit et, afin que le drame ne se reproduise pas, le planque au pied d’un arbre. C’est à ce moment-là que l’ours du titre passe dans le coin et part avec le manuscrit sous le bras.
Et c’est là que tout bascule, car à aucun moment Kotzwinkle ne justifie ni n’explique ce parti-pris absurde : un ours vole un manuscrit, le présente à un éditeur, s’invente un pseudonyme, Dan Flakes (rapport aux céréales), et vole vers le succès. Voilà, c’est comme ça que ça se passe, point final. Ce choix assumé lui permet ainsi de construire une satire hilarante et explosive du monde littéraire : face à cet ours qui globalement ne pense qu’à s’empiffrer dans les cocktails mondains et ne parvient qu’à articuler des sons plus proches du borborygme que du Prix Nobel, il dynamite une galerie de personnages génialement drôles de suffisance et de bêtise qui, afin de palper l’argent que va rapporter ce livre, sont étrangement aveugles, s’extasient devant le moindre grognement de l’ours, le comparent – surtout en raison de sa pilosité – à Hemingway, pendant qu’une agent hystérique tente à tout prix – zoophilie comprise – de lui faire signer les droits pour Hollywood. Et Kotzwinkle, au milieu de ce délire, démontre habilement et cyniquement comment ce monde littéraire hypocrite et vénal, est prêt à tout pour construire un phénomène de la façon la plus artificielle qui soit.

Alors évidemment, on imagine que le monde éditorial est beaucoup moins fan de ce livre que nous – mais comme toute bonne fable satirique, L’ours est un écrivain comme les autres dépasse finalement le milieu dans lequel il se déroule et interroge de façon brillante et délirante l’ambition, l’hypocrisie, les egos boursouflés, ce que l’envie de réussite (et d’argent !) provoque chez l’être humain – et ce roman le confirme : ce n’est pas joli joli.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie Bru.
Mélanie.
L’ours est un écrivain comme les autres, William Kotzwinkle, Cambourakis, 322 p. , 12€50.
