
S’il existe une collection dans laquelle j’aime me nicher, c’est bien celle-ci, entre les éditions Cambourakis et le Musée des Confluences, là où les arts se rencontrent pour donner vie à une histoire intense, vibrante. Martha ou jamais de Lune Vuillemin – auteure tellement talentueuse de Quelque chose de la poussière et Border la bête — est éclaboussant de beauté et de fureur.
L’arrimage de cette histoire est l’Ectopistes Migratorius, autrement dit le pigeon voyageur. « Ces nuées pouvaient compter des millions d’individus. L’espèce fut pourtant éradiquée en moins de 40 ans de chasse ».
Longues plumes grises, œil cerclé de rouge, leurs murmurations n’existent plus, disparues, anéanties.
Lune Vuillemin nous partage un moment de vie bouleversant, sur quelques années, un double regard féminin sur notre monde avide au milieu de celles-ceux tentant alors de préserver la beauté virevoltante de ces nuées.
Fin du XIXᵉ siècle, région des grands lacs, Martha et sa cousine Susan lèvent leur menton, visant cette ondulation obscurcissant le ciel, les battements d’ailes couvrant à ce point le cri excité des « pigeon boys ».
Et au milieu de cette tuerie de masse, un moment suspendu.
« (…) Ses genoux s’enfoncèrent dans le guano et le sang. Elle prit la tourte désarticulée entre ses mains. Tout de suite, elle sentit que son cœur ne battait plus. L’oiseau avait les yeux mi-clos, une aile brisée. Son corps disloqué demeurait musculeux, affûté, la poitrine douce et fière. Martha caressa du bout des doigts son front bleu ardoise, son plastron couleur cuivre et les plumes iridescentes de son cou. Pendant une longue minute, elle fixa l’entrebâillement des yeux de la tourte. Il lui sembla y apercevoir un filet d’aube. »
Martha et Susan laissent alors résonner en elles la palpitation de ces oiseaux, leur poésie voyageuse, leur fragilité. Et si, à tirer à tout-va, ces voyageurs disparaissaient pour de bon ? Et si la valeur du profit n’était qu’un leurre avant l’avalement du monde ?
Nos héroïnes nous entraînent au gré des printemps et des automnes, saisons migratoires, levant de nouveau leur menton, mais cette fois-ci pour écouter, préserver, résister, de plus en plus fort.
Avec l’écriture fine et puissante de Lune Vuillemin, Martha ou jamais est l’ultime envolée de ce pigeon à la gorge rougeoyante, dernière lueur de sa propre brunante.
C’est incandescent, magnifique.
Une pépite.
Fanny.
Martha ou jamais, Lune Vuillemin, Cambourakis / Musée des Confluences, 80 p. , 10€.

J’ai trouvé ce court livre merveilleux, touchant même au sublime dans la délicatesse de ces deux amies face à ce massacre sidérant.
Oui, sublime.