L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
À la table des loups, Adam Rapp (Le Seuil / Cadre Vert) — Yann
À la table des loups, Adam Rapp (Le Seuil / Cadre Vert) — Yann

À la table des loups, Adam Rapp (Le Seuil / Cadre Vert) — Yann

S’il semble être un auteur déjà bien établi aux États-Unis, Adam Rapp est encore un illustre inconnu dans nos contrées, et À la table des loups, sa première œuvre traduite en français. La situation pourrait changer après la parution de cet ample roman (500 pages) précédé par une réputation flatteuse et adoubé par Richard Ford himself à qui on voue un respect total et qui n’est pas forcément connu pour donner son avis à tort et à travers.

De quoi s’agit-il donc ? Présenté par son éditeur comme une sorte de saga familiale s’étendant sur une soixantaine d’années, A la table des loups s’avère au final plus ambitieux que ne le laisse entendre ce terme un peu réducteur. Bien sûr, le lecteur est invité à suivre les destins de la fratrie Larkin une fois le cocon familial quitté, mais Adam Rapp, loin de ne se focaliser que sur les vies de chacune et chacun, donne l’impression d’avoir choisi le grand angle pour saisir ces existences et montrer leur intrication dans une vision plus large de la société américaine. C’est bien sûr ce qui donne davantage de force et de portée à son propos. Comparé ici ou là à des auteurs comme Jonathan Franzen, Joyce Carol Oates ou Lionel Shriver, Adam Rapp se sert de la famille Larkin pour mieux s’attaquer au mythe déjà bien ébréché du « Land of the free, home of the brave ».

1951. Les époux Mullert et leur fille, Marie, voisins des Larkin, sont sauvagement assassinés. Myra et Alec, deux des enfants Larkin, assistent à l’intervention des gendarmes et des pompiers et entendent des détails scabreux sur la façon dont la famille a été égorgée. Pour eux, rien ne sera plus jamais pareil. Cette scène inattendue vient clore un premier chapitre plus classique au cours duquel on assiste à ce qui ressemble un début d’idylle entre la jeune Myra et celui qui se présente sous le nom de Mickey Mantle, joueur de base-ball professionnel dont le signalement pourrait correspondre à celui de l’assassin des Mullert. Cette irruption du mal dans la vie des Larkin contribuera sans qu’ils n’en prennent réellement conscience, à imprégner, voire infléchir leur existence.

Photo : N.C.

Donald et Ava Larkin ont eu six enfants, Myra, Fiona, Alec, Joan, Lexy et Archie, mort dans sa première année. Dans cette famille dont les repas de famille se déroulent sous le regard d’un christ peint, c’est Ava, fervente catholique, qui dirige le foyer et veille à ce que chacune et chacun vive dans le respect de la parole divine. Mais, ici comme ailleurs, ses enseignements ne sont pas du goût de tout le monde et, très vite, certains enfants Larkin prendront leur distance avec la religion. Les repas de famille que décrit Adam Rapp au fil des années sont un terrible révélateur de la façon dont la famille se désintègre peu à peu, uniquement soudée autour des inquiétudes que donne Alec, dont le parcours a très vite alerté ses proches sans que personne parvienne jamais à le ramener dans le « droit chemin ». Alternant les personnages et les époques des années 50 à l’année 2010, le roman suit à la fois l’évolution des protagonistes et celles de la société américaine. Myra est devenue infirmière en prison, Lexie, une bourgeoise chic, Fiona, actrice bohème à New-York et Joan, handicapée, grossit année après année auprès de sa mère. Quant à Alec, on suit sa dérive de combines pourries en boulots infects, toujours en mouvement à travers le pays. La religion, la culpabilité, la famille, le pardon sont autant de notions omniprésentes dans ces pages, fouaillant sans relâche la bonne conscience chrétienne.

Il serait dommage d’en dire davantage, on se contentera donc de considérer qu’Adam Rapp a réussi son entrée en littérature avec ce roman que l’on situera aux confins du noir et de la saga familiale, une œuvre qui ne manque ni de souffle ni de mordant, un regard juste et sévère sur un pays malade. Son portrait de la famille Larkin, archétype de la famille dysfonctionnelle, l’impose comme un auteur attentif à l’humain dans toute sa complexité, attention qu’il élargit à la société américaine tout entière. Richard Ford parle de « scrute(r) avec grâce le cœur noir de l’Amérique », impossible de trouver plus approprié pour terminer cette chronique.

« Quand la nuit tombe, il se met à pleurer d’une voix d’enfant, ou même de femme, aigüe, caressante, méconnaissable. Il se sent si seul qu’il songe à s’asperger de pétrole et mettre le feu. Il pourrait aller sur le pont arrière de sa péniche et envoyer le monde se faire foutre en dansant dans les flammes avant de tomber à l’eau, mort et entièrement calciné, à l’exception de ses dents rescapées du brasier. »

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sabine Porte.

Yann.

À la table des loups, Adam Rapp, Le Seuil / Cadre Vert, 512 p. , 24€.

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