
Alors que l’on pensait découvrir Jean-François Dupont avec Villa Wexler (Asphalte 2021), l’homme écrivait déjà depuis le début des années 2000 et avait précédemment publié une douzaine de romans. De rares nuages, le troisième à paraître chez Asphalte, n’est donc pas l’œuvre d’un jeune débutant, mais celle d’un auteur qui a su affûter son écriture au fil des années.
Simon, un architecte lyonnais, perd son épouse et ses enfants dans un accident aérien, suite à une erreur humaine. Dévasté, il s’accroche à chaque souvenir, hanté par l’absence des siens… Jusqu’au jour où il obtient le nom et l’adresse de l’aiguilleur du ciel responsable du crash. Dès lors, Simon n’a plus qu’une idée en tête : se venger. (Quatrième de couverture).
C’est sur cette trame plutôt mince que Jean-François Dupont bâtit ce court roman tout en tension, un peu plus de 140 pages qui se liront d’une traite. Pas de circonvolutions inutiles ici, on n’est pas là pour tourner autour du pot, alors nous voilà immédiatement plongés dans le cauchemar éveillé de Simon parti chercher sa femme et ses enfants à l’aéroport et qui comprend peu à peu que sa vie vient de basculer. On le suit sur les lieux du drame lors d’une scène saisissante dont l’apparence onirique vient adoucir la violence et dans laquelle il bascule irrémédiablement dans un avenir qui ne signifie plus rien pour lui. Puis le temps passe, les traitements médicamenteux font plus ou moins effet, mais Simon ne peut se résoudre à laisser impuni le responsable de ce drame. Aidé par un détective privé aussi efficace qu’antipathique, il va donc rendre visite à Houser et à sa famille, fermement décidé à se venger, même s’il ne sait pas vraiment de quelle manière. C’est à ce moment-là, précisément, qu’opère le talent de Jean-François Dupont qui, sans effet de manche, sans esbroufe, tout en finesse, fait bifurquer son récit en s’éloignant de la plus ou moins classique histoire de vengeance que l’on s’attendait à lire.
Par son thème et les sentiments qu’il convoque, De rares nuages pourrait très vite tomber dans une surenchère émotionnelle et larmoyante, mais Jean-François Dupont, grâce à la sobriété et l’économie de moyens auxquelles il s’astreint, parvient à livrer un roman sous tension où l’émotion, loin d’être absente, est toujours en filigrane sans jamais parasiter le récit. On ne pourra qu’admirer cet exercice de funambulisme qui offre à ces pages un miracle d’équilibre entre ombre et lumière. Toujours juste et précis, Dupont décortique aussi bien les pensées parfois brumeuses de Simon que la mécanique familiale en œuvre chez les Houser depuis l’accident. Chacune des figures qui entourent ou croisent Simon est incarnée, consistante, depuis la belle-famille allemande avec laquelle il peine à communiquer jusqu’à ce détective privé au tempérament volcanique en passant, bien évidemment par la famille de Houser, sa femme, Daphné, et ses enfants, Milo et Francesca, avec lesquels Simon va entretenir des liens pour le moins ambigus avant que la balance ne finisse par pencher plus d’un côté que de l’autre.
C’est une histoire de deuil, bien sûr, de vengeance peut-être, c’est aussi et surtout un roman sur la beauté fugace que peuvent offrir certains moments, sur les choix que nous offre la vie. De rares nuages porte particulièrement bien son titre et livre le portrait d’un homme écartelé entre désir de vengeance et envie de vivre. Jean-François Dupont fait mouche avec ces 140 pages au fil desquelles la lumière se fraie un chemin à travers les ténèbres du deuil et de la haine. Dense, brillant, nuancé, un texte fort de cette rentrée littéraire.
« Ils se retrouvent tous les deux accoudés sur le balcon. Un surplomb, métallique, quelque chose d’une coursive de navire, en plus vaste. Daphné désigne du doigt quelques plantes exotiques et la piscine qui nécessite trop d’entretien, puis elle s’interrompt et reprend. Ça ne tient pas debout cette situation, n’est-ce pas ? La réponse tarde à venir. Un bref instant, Simon songe à sa sacoche et au couteau. Je ne sais pas quoi vous dire, Daphné. Je n’aurais jamais dû venir chez vous, ça ne change rien. Rien à rien. »
Yann.
De rares nuages, Jean-François Dupont, Asphalte, 144 p. , 18€.
Et un superbe morceau qui figure sur la B.O. proposée par l’auteur en fin d’ouvrage :

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