L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Hors champ, Marie-Hélène Lafon (Buchet-Chastel) — Nicolas
Hors champ, Marie-Hélène Lafon (Buchet-Chastel) — Nicolas

Hors champ, Marie-Hélène Lafon (Buchet-Chastel) — Nicolas

Le hasard m’a déposé (assez délicatement) Hors-champ, juste sous les yeux, posé sur une table en bois, qui sert habituellement à partager des repas. (Je plaisante, c’était posé sur une étagère dont la pudeur m’interdit de préciser l’emplacement).

Étonnant roman, plutôt à l’écart de ce que je lis habituellement. Étonnant aussi que ce livre ne me soit, comme beaucoup depuis quelques mois, pas tombé des mains. Et pourtant.

Lire ce roman, si tu veux essayer d’imaginer ce à quoi il ressemble, c’est un peu comme regarder une photo floue en noir et blanc, puis demander au photographe : tu es sûr qu’il n’y avait rien d’autre dans le cadre ? et s’entendre répondre qu’au contraire, tout est là, précisément parce qu’on ne voit presque rien. Marie-Hélène Lafon cultive ici l’art du non-dit poussé à son degré maximal, au point que je me suis demandé, parfois, si le silence n’est pas, finalement, le véritable personnage principal. Dix tableaux, comme le précise l’éditeur, dix morceaux de temps.

Je n’avais pas lu Marie-Hélène Lafon. Pas de souvenir même après avoir jeté un œil circonspect sur la liste de ses romans. Des romans sociaux, que Manchette n’aurait sans doute pas reniés.

On se balade dans ce qui semble être l’univers habituel de l’auteure : la campagne, mais pas celle des cartes postales avec des jolis gens dessus, ou des paysages idylliques, ni même celle des tragédies occasionnellement flamboyantes. Non — ici, tu vas te promener dans la campagne grise, terreuse, celle qui ne joint pas les deux bouts d’une année sur l’autre, celle qu’on qualifie d’économiquement modeste et émotionnellement compressée (je l’ai entendu, je sais, c’est abrutissant de bêtise). Les personnages ne crient pas, ne pleurent pas, ne s’effondrent pas : ils endurent, avec la même énergie qu’un mur de grange supporte la pluie, la neige et le gel, et continue à tenir bon…

J’ai presque senti que si j’osais articuler tout au fond de mon crâne un sentiment un peu trop vif, le livre s’effondrerait d’un coup, étouffé par tant d’audace, comme si le respect de ses personnages passait par le non-dit, voire l’absence totale de ressenti.

Et pourtant, encore. Je te dirai après.

L’histoire avance par fragments, comme si la narratrice avait oublié certaines pages dans un autre cahier. Tu vas devoir deviner, parfois recomposer, souvent interpréter… Tu vas devoir bosser un peu plus que quand tu lis une page de ceux que je ne nommerai pas, mais tu sais de qui je parle. Et c’est bien.

Tu lis un passage, tu plisses les yeux et tu fronces les sourcils, et tu cherches un sens caché — et parfois, tu vas en trouver un. Mais juste de temps en temps. Mais peu importe : le flou est le programme. Et si tu voulais un récit clair, linéaire, explicite ? Eh bien, il fallait lire un autre livre.

L’écriture est chirurgicale, minimaliste, presque ascétique. Les phrases semblent taillées pour ne rien laisser dépasser — ni émotion excessive, ni lyrisme débordant, ni joie (surtout pas de joie).

On pourrait croire que cette retenue donne une grâce tragique au texte… et de temps en temps, c’est vrai.

Il faut le reconnaître : l’auteure excelle à évoquer les vies minuscules, de ceux qui ne font jamais la une du JDD, ni même la rubrique fait de société du bas de la page. Il y a une vérité humaine, dure, poignante, dans ces silences, et c’est sans aucun doute ce que j’ai aimé dans ce roman.

Mais cette beauté exige une patience quasi monastique (soyons fous, avec un petit verre de Chartreuse). Si tu n’es pas prêt à contempler les marges, à aimer les creux, à savourer le vide comme un dessert littéraire… tu risques de refermer le livre en te demandant où est passé le roman promis.

Et pourtant, donc :

Elle a attrapé son regard, elle a entendu, j’en peux plus il faut que ça s’arrête

Il a répété, j’en peux plus il faut que ça s’arrête.

Ou encore :

Dimanche, comme on fait toujours, je me mettrai en cuisine, je m’appliquerai, pour ton anniversaire, tes cinquante ans. Il s’est tourné vers elle et, avant de remonter sur le tracteur, il a dit sans hargne dans un sourire cabossé, cinquante ans de quoi, cinquante ans de vie de merde.

Hors champ est un roman subtil, dense. J’ai aimé la maîtrise, la précision, la pudeur… tout en me disant parfois qu’un petit rayon de lumière ou une émotion franche n’auraient peut-être pas tout gâché.

Et si ta question est de savoir si je vais me tourner vers ses autres romans, la réponse est évidente…

C’est un livre pour ceux qui aiment quand la littérature parle bas, très bas… au point qu’on hésite entre écouter religieusement ou tendre l’oreille avec suspicion. J’ai fait les deux, et c’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.

Nicolas.

Hors champ, Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, 196 p., 19€90.

J’préfère vivre pauvre avec mon âme plutôt que riche avec la leur…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

En savoir plus sur Aire(s) Libre(s)

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture