
Un soir de décembre 1930, une femme prend le train. Non pour rejoindre l’être aimé, ni pour partir en vacances. Elle prend le train pour le sanatorium de Lenay-Hauteville, où elle est soignée depuis quelques mois pour une grave tuberculose. Elle n’emporte pas avec elle que sa valise et sa maladie, mais aussi le chagrin d’une rupture amoureuse, douloureuse et définitive, apprise par une lettre reçue la veille, et qui se conclue sur ces mots : « Je me marie… Notre amitié demeure ». Son monde et sa raison vacillent : « Il y aura le réveil au petit matin, quand la souffrance est là, encore impuissante, et qu’on prie le Seigneur de vous laisser dormir encore. C’est comme une tumeur enveloppée d’ouate : et tout à coup un élancement violent se fait sentir. C’est une image petite, précise qui, deux jours plus tôt, aurait paru inoffensive ; c’est un geste, un regard, à peine remarqués autrefois, qui, vu en imagination, adressés à une autre, arrêtent les battements du cœur dans un spasme douloureux ».
Pour conjurer son chagrin, mettre des mots sur sa souffrance, elle commence pendant ce voyage la rédaction d’un journal intime qui peu à peu se transforme en lettres à l’homme aimé, qui l’a quittée pour en épouser une autre, effrayé à la fois par sa maladie et son caractère fort et indépendant. À la proposition d’amitié que lui fait son ancien amant, offre compensatoire à un abandon qu’elle ne comprend pas, elle répond d’abord par la douleur puis, peu à peu, par la résistance, la lutte qui l’envahit en même temps que la mort qui la gagne. Cette double bataille, contre le chagrin et la maladie, elle la mène avec une force et une intensité impressionnantes, analysant a posteriori les raisons de cet échec amoureux pour peu à peu se dégager de son emprise et retrouver son indépendance, présent dès le titre programmatique : « Laissez-moi ».

C’est en 1934 que fut écrit ce livre, mais il résonne de propos étrangement modernes : ceux d’une femme qui veut se libérer de la place que la société lui réserve en ces années-là, celle d’un objet appartenant aux hommes, soumis à leurs désirs et à leur unique volonté : « Il est curieux comme souvent un homme, au moment où il pense à s’unir avec la femme qu’il aime depuis longtemps, est obsédé de principes moraux et sociaux. Cette femme, il l’aimait parce qu’elle était forte, indépendante, riche d’idées personnelles ; s’il songe à l’épouser, ses instincts de domination, d’amour-propre et sa préoccupation du « qu’en-dira-t-on » transforment la force en révolte, l’indépendance en orgueil et mauvais caractère, les idées personnelles en égoïsme et exigence. Il est bon de préciser les rôles de chacun, car ce n’est plus l’heure de jouer aux enfants. L’homme sera à l’égard de sa femme respectueux, aimant ; il dira d’une voix douce qu’il ne faut pas aller ici ou bien qu’il ne faut pas aller là, qu’il faut se tenir comme ceci et non comme cela, parce que c’est l’habitude de tout le monde ; la femme dira « oui, mon chéri » ; et quand elle sera avec ses amies, on l’entendra mêler sa voix au chœur universel qui répète orgueilleusement ces mots : « mon mari ».
Ce premier – et seul – texte de Marcelle Sauvageot, publié après sa mort de la tuberculose en 1934, alors qu’elle n’a que 34 ans, relève d’une double urgence, celle de lutter contre la souffrance physique et mentale qui peuvent conduire aux frontières de l’incompréhension et de la folie. Dans une langue fiévreuse, en un récit âpre et intense, Marcelle Sauvageot, dont le récit – aux frontières de la lettre, du journal intime et du monologue — est clairement autobiographique, écrit pour ne pas sombrer. Grâce à l’écriture, elle garde sa dignité, et retrouve sa force. Et peut alors, à la fin de son parcours, affirmer plus que demander : « Laissez-moi ».
Mélanie.
Laissez-moi, Marcelle Sauvageot, Libretto, 144 p., 8€20.
