« Il faut savoir que Stella n’était pas exactement belle, ni très futée non plus. Mais elle était sincère. Et loyale. Et dans une vie, quand on y pense, ça peut suffire pour devenir une sainte.
Pas très futée ni exactement belle, mais désirable, ça oui. C’était dans son attitude, sa posture, sa façon de bouger les hanches et de vous regarder. Quand Stella vous regardait, vous étiez le seul homme sur terre, vous comptiez pour quelque chose. Peu importe qui vous étiez et de quelle façon : Stella jetait sur vous ses yeux d’ambre, ses yeux candides, et vous étiez vivant.
Elle vous regardait.
Vous.
Votre cœur, votre sang.
Vivant.
Alors bien sûr, Stella ne pouvait que devenir ce qu’elle portait en elle : la quantification du désir.
Et dans une vie, quand on y pense, ça peut suffire pour devenir une putain. »

L’histoire. Quelque part dans la ruralité américaine, vit Stella, jeune femme itinérante qui se prostitue et habite une caravane. Elle aime les gens, elle aime son métier. Mais elle possède un pouvoir étrange. Les personnes touchées par un handicap, une maladie, guérissent après avoir fait l’amour avec elle. Certains se confient, ça commence à se savoir, la rumeur enfle. Attaché à l’imagerie de la Sainte Immaculée, le Vatican engage deux tueurs à gages pour éliminer cette sainte qui fait la pute. Mais Stella n’est pas seule dans ce monde cynique.
Depuis que j’ai lu il y a quelques années, Derrière les panneaux il y a des hommes, je suis un grand admirateur de Joseph Incardona. Ce roman m’avait fait basculer cul par-dessus tête avec son atmosphère, ses personnages, son écriture, un très grand roman noir. Avec Stella et l’Amérique, le suisse me refait le coup !
212 pages en format Pocket pour nous impressionner, nous donner des litres d’hormone du plaisir. Un récit au cordeau, un roman d’aventure (c’est plus beau que « road-movie » hein) où l’auteur passe au peigne fin l’Amérique des laissés pour compte, la ruralité poisseuse, les bourrins, les abandonnés du capitalisme, les territoires trumpistes abandonnés par les élus démocrates.
Avec son regard acéré, Joseph Incardona dézingue les religieux, les culs bénis, les bas du front, les opportunistes. Mais il montre une tendresse infinie pour la plupart de ses personnages, les malades, les faibles, les honnêtes gens qui donnent leur chemise alors qu’ils n’en ont qu’une.
C’est aussi cela l’écriture du suisse. De l’acide et du sarcastique qui explose en un feu d’artifice sublime, il faut dire qu’il se fait plaisir le gars. Il dégomme, ventile, façon puzzle. Le Vatican, pape en tête, en prend pour son grade et les masques tombent, et ce n’est pas joli joli.
Au-delà des puissants qui intriguent, du cynisme des puissants, se lève l’indicible mur des faibles et des cœurs purs, et si sur le papier le match est joué d’avance, sur le bitume, dans la poussière des parkings des dinners, c’est une autre paire de manches.
Avec sa verve habituelle, Joseph Incardona peint des tableaux sublimes, comme celui qui décrit la file des lépreux qui marchent le long d’une route écrasée de chaleur, marcheurs pénitents qui avancent vers cette caravane où se tient celle qui fait les miracles.
Incardona nous montre que face aux pouvoirs de la religion et de l’argent (les deux forniquent ensemble depuis qu’ils existent) il n’est pas vain d’avoir des amis. Des vrais.
Et puis régulièrement, le romancier nous crucifie avec une phrase, comme celle-ci : La pudeur est une mesure possible de la délicatesse.
Si tu lis ce roman, tu croiseras un prêtre rebelle, un pape cynique et veule, deux tueurs très liés et chevronnés, des motards, des forains, une liseuse d’aventure et son mari bien-aimé, des tas de personnages hauts en couleur. Et l’Amérique. Et Stella, et elle, tu ne l’oublieras pas de sitôt. Comme l’a écrit Joseph Incardona dans son incipit, elle te regarde et tu es vivant. Ses yeux d’ambre se posent sur toi et tu es vivant. Changé. Stella donne sans compter, elle ne calcule pas, Stella est la lumière du monde qui sombre dans la nuit.
Attention, c’est un roman noir mais tu vas rire, parfois jaune, souvent franchement, parce que ça dézingue grave, les vannes et l’humour tuent aussi sûrement que les balles. L’auteur s’en donne à cœur joie, et ça se sent dans l’écriture qu’il s’est régalé, le plaisir, ça transpire toujours du papier.
Je te laisse chère visiteuse, cher visiteur, file chercher Stella chez ton libraire, ton libraire j’ai dit. Pas ailleurs. Décider d’où tu achètes ton livre est un acte politique.
Seb.
Stella et l’Amérique, Joseph Incardona, Finitude / Pocket, 216 p. , 8€10.

Oui, oui et OUI!!!!
Formidable critique !
Et merci pour la chute
(Valérie, libraire à Paris)
Merci à toi de nous lire, collègue libraire ! (Yann).
Mais tout le plaisir était pour moi Valérie ! Merci beaucoup d’être passée par ici.
Lu et chroniqué il y a peu, je valide tout, post bien plus fouillé que le mien. J’ADORE Joseph INCARDONA définitivement. Celui à venir en librairie bientôt est prometteur
Merci beaucoup Simone, votre post fait très plaisir. Joseph est une pointure du Noir avec un ton bien à lui. Nous aussi, chez Aires Libres, nous adorons Joseph Incardona.
Et maintenant, je lis le vôtre, Une saison de colère !
Je vous remercie de cette confiance Simone. J’espère que votre balade en Corrèze va bien se passer.
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Merci pour ce partage, Simone, et bonne fin d’année à toi ! Yann.