« Tous étaient suffoqués par l’exiguïté des pièces, le relent des matelas vérolés par l’humidité, des cloisons de plâtre pulvérulent, des moquettes rances, et par l’odeur excrémentielle qui leur collait à la gorge. Les particules de poussière dansaient dans le faisceau des lampe-torches comme du plancton, leur évoquant ces images de grands fonds marins hostiles percés par la lumière d’un robot explorateur, où la vie paraît impossible mais où menace de surgir une créature ignoble dont les formes semblent contrevenir aux lois naturelles. »

L’histoire. Début des années 90, non loin de Toulouse, dans le village de Saint-Auch. Un groupe d’adolescents fait l’apprentissage de l’horreur en explorant une maison abandonnée dans laquelle un drame s’est noué des décennies plus tôt. Leurs liens amicaux et/ou amoureux vont être mis à rude épreuve, surtout que la vie normale, elle, ne leur fait pas vraiment de cadeaux.
Je suis Jean-Baptiste Del Amo depuis que j’ai lu Règne animal, un choc stylistique autant que narratif. Ce n’est pas banal de trouver un roman horrifique assumé dans la prestigieuse NRF de Gallimard. Cette collection, habituée aux plus prestigieux prix de littérature blanche, pourrait, avec ce roman, décrocher le prix Masterton, sans rire.
Dans une postface touchante, l’auteur nous explique son amour de ces « mauvais genres », épouvante, fantastique, horreur, qui ont fait les beaux jours de ses années d’adolescent. Il y parle de films, de romans, de séries, et ne cache pas son amour de Stephen King, Dean Koontz et autres Lovecraft, Cronenberg, Carpenter, Romero, Craven. Évidemment, cette confession m’a parlé tant j’ai aimé et aime toujours ces genres, sous toutes leurs formes.
Je ne vais pas te parler de ce qui se passe dans ce roman. Il faut que tu y entres comme Lena, Max, Alex, Mehdi, Thomas et Camille, c’est-à-dire, en ignorant tout de ce que tu vas découvrir. Entrer dans l’obscurité et sentir un frôlement dans ton dos, un léger souffle glacé sur la nuque.
Comme King avant lui, Del Amo a compris une chose : que l’horreur est un bon moyen pour parler du monde, de la société, d’une communauté et des problématiques rencontrées par des ados vivant en zone rurale dans les années 90. Bien sûr, l’hommage à la bande des Losers est assumé, et les serres où se retrouve la bande de Saint-Auch est un équivalent des friches. D’ailleurs, à un moment, il y a des friches qui sont citées ;une coïncidence ? je ne crois pas.
Si le cœur du mal se trouve dans cette maison abandonnée tapie au fond de la rue des Ormes (en anglais, ormes se dit Elm, comme le Elm street du fameux Les Griffes de la nuit), nos ados sont en prise avec les soucis de tout un chacun : turpitudes amoureuses, harcèlement scolaire, décès, beau-père brutal et autoritaire, homosexualité latente, rivalité entre élèves « populaires » et sentiment d’abandon ou incompréhension avec les adultes. L’entité qui vit dans la maison du fond de la rue des Ormes s’attache à diviser et isoler nos jeunes, une variante des agissements du terrible et fourbe Leland Gaunt dans le génial Bazar, de Stephen King. Nous avons toutes et tous été des ados, et cela fut plus ou moins agréable, c’est pourquoi ces gamins nous touchent, parce qu’on a vécu des choses qui s’approchent de ce qu’ils vivent, ça s’appelle la vie. Leur psychologie, même si ces années-là sont loin, nous parle encore, il subsiste des réminiscences, des émotions, de ces palpitations géantes avant que d’autres lèvres ne se posent sur les nôtres, ou la colère immense qui nous renverse le cœur face à ce qu’on interprète comme une injustice.
Si La nuit ravagée est un roman horrifique, il est aussi le roman de la ruralité, comme souvent chez King, le Maître étalon. Parce que des choses comme l’homosexualité se gèrent différemment à la campagne, surtout au début des années 90. Tout se gère autrement à la campagne.
Roman qui fout les miquettes, roman d’amour, roman d’amitié, roman sur la fidélité et la douleur, roman sur la fin et le début de quelque chose, La nuit ravagée est tout cela, et plus encore.
Avec talent, sans lourdeur, Jean-Baptiste Del Amo fait revivre ses années de jeunesse et les nôtres par extension, et j’admets que c’est bon de revenir là-bas. À condition d’éviter le fond de la rue des Ormes.
Reste une constante, l’écriture, ornée, qui sonne juste (chapeau pour le travail sur les dialogues), qui fait une part enviable à la Nature dans ce qu’elle a de plus large.
Bonne chance. Ah, tu n’oublieras pas ta lampe-torche.
Seb.
La nuit ravagée, Jean-Baptiste Del Amo, Gallimard, 464 p., 23€.
