L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
La jeune fille et la mer, David Vann (Gallmeister) — Nicolas
La jeune fille et la mer, David Vann (Gallmeister) — Nicolas

La jeune fille et la mer, David Vann (Gallmeister) — Nicolas

Je ne sais pas pour toi, mais Les Philippines, pour moi, c’est juste un nom. Je sais qu’il y a des îles, donc des habitants sur ces îles, pas que des arbres et des cailloux, mais je n’en sais pas beaucoup plus, sauf à faire le malin.

David Vann, lui, il y vit. Depuis une paire d’années. Il m’avait confié, il y a longtemps, lors d’une conversation écourtée au bout d’une demi-heure par son attachée de presse, qu’il était malade dans des vraies maisons. Qu’il avait essayé, qu’il en avait même acheté une, mais qu’il l’avait revendue.

Mal dans sa peau de navigateur marchant sur des cailloux, loin de la mer…

Donc, pour pouvoir en causer plus avant, je suis allé voir sur Duck Duck Go.

Les gens sont curieux de tout. Ils sont chaleureux, souriants et se prêtent volontiers aux séances photos et autres selfies avec des étrangers.

Me voilà donc rassuré. Un séjour sans selfie possible avec les autochtones m’aurait paru presque incongru face à la bienséance nécessaire en cas de voyage à l’étranger.

Ceci posé, les photos laissent imaginer des plages de rêve (pour ceux qui rêvent des plages) et des femmes petites (pour ceux qui rêvent de domination masculine).

Voilà.

David Vann va donc nous conter (parce que c’est un conteur) l’histoire d’Aica.

Elle a 21 ans, et elle vit dans un village un peu merdique, où il n’y a rien, où les maisons ne sont que des planches et de la tôle ondulée. Et elle rêve d’un ailleurs.

Un ailleurs qui n’est possible que si tes mensurations de très jeune femme sont fantasmées par les mecs qui viennent amarrer leurs bateaux le long des plages d’une des 7 000 îles qui composent les Philippines.

Si ça te rappelle un peu le commerce sexuel en Thaïlande, ce n’est pas forcément un hasard, on y reviendra.

7 000.

Ça laisse un peu rêveur, quand la seule que tu connaisses, par chez nous, c’est celle d’Oléron.

La Corse, c’est pas une île, c’est un continent, OK ?

Je m’énerve pas Ghislaine, j’explique.

Et donc, Aica rêve. Elle rêve d’un étranger blond, grand, qui lui ferait des mômes à la peau claire, aux yeux bleus, et à l’accent américain.

Un étranger qui pourrait l’emporter vers cet ailleurs qu’elle fantasme depuis qu’elle a l’âge d’imaginer des gratte-ciels, des bagnoles électriques et les cours de la bourse.

Et débarque Robert, ou plutôt Bob. Et Bob, il est américain, il a du pognon, et il a un voilier.

La totale.

Alors, pour ne pas se mentir, on sait, à la lecture, que David Vann est un navigateur. On le savait depuis L’obscure clarté de l’air, dont je te parle à chaque chronique.

Aica n’est pas Médée, et loin de là. D’abord parce que Médée est sans aucun doute la première féministe à dégommer des mecs, et que ce roman, malgré ses grandes qualités, n’est pas L’obscure clarté de l’air, et tant s’en faut aussi.

Ce roman est un roman que Manchette aurait qualifié de social. Il te dit les choses. Il te dit à quel point le rêve peu conduire parfois au cauchemar.

À quel point l’envie d’un ailleurs différent peut t’emporter si loin que tu ne peux pas faire machine arrière.

À quel point ce que tu crois être la liberté ne dépend que de la longueur de ta chaîne.

Que les sugar daddy ne pensent pas qu’à ton bonheur quand tu es jolie et souriante.

Ils pensent d’abord au leur, à leur plaisir immédiat, comme quand tu commandes une poupée sur un site bien connu des aficionados de poupées.

Quand je dis tu, c’est une figure de style.

Évidemment.

Yann m’a demandé de ne rien dévoiler, dont acte.

Ce que je peux écrire, sans rien dévoiler justement, c’est que j’ai retrouvé le David Van que j’aime, celui de ces romans dans lesquels la noirceur de l’âme humaine est tellement exacerbée que tu as l’impression que c’est exagéré.

Que nenni.

L’âme humaine peut parfois atteindre des profondeurs abyssales.

Bien loin de la couleur bleue azuréenne qu’on imagine entre deux cocktails sans alcool, et le sable blanc de nos rêves îliens…

Bien loin de l’imaginaire souriant des (très) jeunes filles ou des (très) jeunes garçons que fréquentent assidument certains types dont l’un d’entre eux avait un tonton président de notre belle res publica (c’est du latin, je fais le malin). Parce que cet imaginaire ne sourit que dans les fantasmes de ceux dont je te causais juste avant…

C’est David Vann, et c’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski.

Nicolas.

La jeune fille et la mer, David Vann, Gallmeister, 274 p., 23€90.

Pour arrêter de fantasmer sur les îles paradisiaques…

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