L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
Les Étoiles errantes, Tommy Orange (Albin Michel / Terres d’Amérique) – Yann
Les Étoiles errantes, Tommy Orange (Albin Michel / Terres d’Amérique) – Yann

Les Étoiles errantes, Tommy Orange (Albin Michel / Terres d’Amérique) – Yann

« Je n’ai pas pris en considération tout ce qui est arrivé. Ni depuis combien de temps ça nous arrive. Nous descendons de prisonniers d’une longue guerre qui ne s’est jamais arrêtée (…) Mais survivre ne suffit pas. Traverser les épreuves ne faisait que renforcer nos capacités d’endurance. Le simple fait de durer, c’est bon pour une muraille, mais pas pour un être humain. »

Après des débuts fracassants en littérature avec la parution d’ Ici n’est plus ici (Albin Michel 2019), inutile de dire que Tommy Orange était attendu au tournant. Le natif d’Oakland avait frappé un grand coup avec ce roman plein de rage et de vie dans lequel il démontait les clichés généralement associés aux native, les amérindiens auxquels il appartient et à propos desquels il écrit comme personne les difficultés de vivre dans un pays qui a tout fait pour les éradiquer par une assimilation inhumaine ou en les parquant dans des réserves. Derrière la colère qui semblait porter chacun de ses mots se faisait sentir une profonde empathie pour ce(s) peuple(s) qui, aujourd’hui plus que jamais, peinent à garder une identité et une fierté dont on n’aurait jamais dû les priver. Avec Les étoiles errantes, Tommy Orange enfonce le clou en suivant une famille sur plusieurs générations et ne fait de cadeaux à personne, pas même aux siens dont il dénonce également chez certains un désintérêt pour l’histoire et les traditions ancestrales ainsi qu’un certain fatalisme parfois exacerbé par diverses addictions, particulièrement à l’alcool et aux opiacés.

« Le seul avantage quand on se blesse à plusieurs, c’est qu’on a plus de chances de guérir et d’aller mieux à plusieurs., c’est à dire de devenir plus forts que jamais. »

Le constat est rude et Tommy Orange n’est pas là pour édulcorer le propos. Il ouvre son roman sur le récit du massacre de Sand Creek lors duquel une milice du Colorado tua entre 100 et 200 indiens (les chiffres varient selon les sources), parmi lesquels des femmes, des enfants et des vieillards. Le jeune Bird est sauvé par sa grand-mère qui se sacrifie pour lui permettre de s’enfuir mais il sera rapidement capturé puis envoyé en prison. Commence alors pour lui, comme pour nombre de ses semblables à l’époque, une longue période où l’administration va le forcer à renoncer à sa langue et à ses traditions pour le convertir à l’anglais en même temps qu’au catholicisme, bref tuer l’indien qui est en lui.

C’est en se penchant sur les générations suivantes que Tommy Orange montre à quel point la perte de repères et d’identité affecte les jeunes comme les anciens, chacun essayant de se construire sur des fondations rongées par cette assimilation culturelle forcée qu’aucun d’entre eux n’est parvenu à rejeter complètement. Dépouillés de leur identité collective, ils se cherchent dans la ville, se reconnaissent entre eux mais, une fois établi ce lien qu’on n’a pu leur retirer, que leur reste-t-il ? La pauvreté, le rejet, le sentiment d’abandon conduisent certains à se perdre dans la drogue ou la violence et l’arrivée des opiacés et du Fentanyl sur le territoire américain ces dernières années n’a fait qu’assombrir le tableau. Tommy Orange écrit à ce sujet des pages poignantes sur le parcours d’Orvil, son addiction aux opiacés et son rapport au monde. Dans un tel contexte, c’est aux traditions et aux grands moments historiques de la nation indienne qu’il convient de se raccrocher, à condition que leur souvenir soit resté intact quelque part dans leur mémoire.

Crédit photo N.C.

De Jude Star aux frères Red Feather (parmi lesquels Orvil, rencontré dans Ici n’est plus ici), Tommy Orange se fait généalogiste et écrit des pages où se côtoient sans cesse mal de vivre et résistance, mémoire et transmission, amour, tristesse, honte et colère. Ses portraits de personnages écorchés par la vie sont portés par une colère froide et le constat sans appel que le mal est fait et que lui et ceux de son (ses) peuple(s) ne peuvent qu’essayer, des années plus tard, de limiter la casse afin de pouvoir garder la tête haute. Un roman de combat où la vie s’impose malgré tout. Respect.

« C’est des conneries, tout ça. Dire ce qu’on est vraiment ou pas, qu’on a des origines indiennes pour je ne sais quelle raison. Aucun des Indiens du temps où on les a baptisés comme ça ne nous reconnaîtrait comme tels, aujourd’hui. Ils se seraient même pas donné ce nom-là. Ils avaient tous leur propre langue et leur propre vocabulaire. C’est comme en Afrique, où tout le monde vit dans un pays différent avec une histoire différente, mais où tout le monde est africain. »

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Stéphane Roques.

Yann.

Les étoiles errantes, Tommy Orange, Albin Michel / Terres d’Amérique, 353 p. , 22€90.

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