
« Is a dream a lie if it don’t come true / Or is it something worse ». Tous les fans de Bruce Springsteen auront reconnu sans peine un extrait de la chanson culte The River, extraite de l’album du même titre dans lequel, en 1980, le Boss explorait avec talent les dessous sociaux d’une Amérique oubliée et dressait le portrait de ceux dont on ne parle jamais. Cette question (que je traduis ici maladroitement par « Un rêve devient-il mensonge s’il ne se réalise pas / Ou est-ce encore quelque chose de pire », que tous les traducteurs professionnels me pardonnent) pourrait être le bandeau illustrant la couverture du roman de Jean Michelin, Nous les moches, véritable coup de cœur de cette nouvelle rentrée littéraire (ce titre, déjà, hein !). Ceux qui me connaissent savent que la comparaison avec Springsteen est à mes yeux le plus grand des compliments : ce roman révèle un vrai ton, un vrai talent, un regard juste et acéré tout autant sur ses personnages que sur les lieux qu’ils traversent ; bref, une vraie découverte que j’aimerais mettre entre toutes les mains.
Il y a vingt-cinq ans, une bande de quatre lycéens américains de Norfolk en Virginie aux prénoms furieusement interchangeables – Doug, Jeff, Seth et Eric, gamins de cette classe moyenne américaine que personne ne regarde – espèrent frôler la gloire dans les garages de maisons familiales qui ne ressemblent pas à grand-chose et sur le campus de leur lycée où pas moins de six personnes assistent à leur premier concert. Leurs moteurs : l’énergie et la colère : « On a fait du trash metal, mais on aurait pu dire du death metal, du grindcore, du black, du power metal, on s’en fout, on était juste furieux. On voulait du sang sur la scène, on voulait qu’on nous remarque. On se trouvait des ennemis : pas les sportifs, en vrai on n’en avait rien à foutre du quaterback de l’équipe de foot, on était trois mille dans le lycée, il aurait pu aussi bien habiter sur une autre planète que ça l’aurait pas rendu plus humain. Non, nos ennemis, comme toujours, c’étaient ceux de notre ligue. Les un peu moins moches, les un peu moins pauvres ; ceux qui ne font pas de sport non plus mais font de la musique aussi. Ils jouaient de la pop sucrée, du funk ou je ne sais quelle autre merde, ils parlaient de surf et de bagnoles. L’herbe n’était pas beaucoup plus verte devant leurs maisons, leurs rues à peine mieux tenues que les nôtres, les boulots de leurs vieux à peine moins pourris, mais ça suffisait« .
Alors que la promesse d’autre chose peut s’ouvrir à eux, le destin en décide autrement (ne comptez bien évidemment pas sur moi pour vous raconter pourquoi, vous le saurez en lisant le livre) et chacun part de son côté sur les routes de sa vie (contrairement à l’auteur, je peux faire des métaphores pompeuses) — routes qui, vous l’aurez compris, ne ressemblent que de très loin au rêve américain vendu à coups d’études qui endettent à vie et que de toute façon, on ne fera pas, de shows télévisés, d’amour, de gloire et de beauté. Loin des autoroutes du succès, leurs trajectoires empruntent des chemins plutôt chaotiques et poussiéreux — ceux des « nous les moches ».

C’est sur ces routes à l’abandon qu’on les retrouve une vingtaine d’années après et que le destin, encore lui, place sur leur chemin une vedette du monde musical qui, s’il a réussi, ne semble pas bien plus heureux qu’eux. Désespéré de l’inertie lisse et sans saveurs du monde artistique, bloqué lui-même dans sa création, il décide de réinsuffler de l’énergie dans tout cela en retournant aux racines de ce qui fait bouger les choses, et cela pourrait bien prendre la forme d’un ancien groupe d’ados en colère qui jouaient vingt-cinq ans auparavant dans des bars miteux et qui se reformerait… Mais là encore, pas de miracle ni de rêve américain : les anciens potes s’entassent dans un van pour faire la tournée des bars paumés de coins d’Amérique dont personne ne parle et vont traverser le pays d’est en ouest. Le miracle, il est dans l’écriture de Jean Michelin et de ce qu’il fait de ce road book, imprégné d’images et de références littéraires et cinématographiques, mais qui a un ton et un regard bien à lui, ainsi qu’une structure narrative maîtrisée à la perfection. Jean Michelin a vécu aux États-Unis et on sent dans son écriture qu’il les a sillonnées, ces routes que peu prennent, qu’il a observé, saisi, compris une certaine Amérique – et il en parle très bien, entre réalisme et tendresse, peignant de façon admirables les contours géographiques et sociologiques d’un paysage, d’une ville, d’un quartier.
Pour parfaire le tout, les personnages sont admirablement construits, tendres loosers avec qui on partagerait bien une bière – et Jean Michelin excelle tout autant dans la peinture des hommes (oui, la bande de potes se conjugue ici au masculin avec finesse, pudeur et humour aussi parfois – mais rassurez-vous, quand même, il y a une femme, et pas n’importe laquelle) que dans celle des lieux. Le melting pot fonctionne à la perfection : roman social, géographique, humaniste et musical (et rares sont les romans qui arrivent à bien parler de la musique !), Nous les moches sera, je l’espère, un des livres de cette rentrée. Et puis, effet collatéral : on a tout de suite envie d’aller lire Jonquille (Gallimard) et Ceux qui restent (Héloïse d’Ormesson), les précédents romans de Jean Michelin !
Mélanie.
Nous les moches, Jean Michelin, Héloïse d’Ormesson, 256 p. , 20€.

Lecture qui me semble impérative, merci de ce bel article
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