
« Le soleil caresse l’argile de ce paradis roux que j’aimerais savoir peindre. Je ne possède même pas un pinceau et je me dis que je dois être droguée par l’odeur de la merde ; cela ne devrait pas être possible de voir la beauté au milieu de tout ça ! »
Certains premiers romans nous claquent à la figure par l’assurance avec laquelle ils semblent avoir été écrits, une espèce de certitude qui balaie d’emblée les éventuels doutes que l’on pourrait nourrir quant à leur place au sein d’une rentrée littéraire une fois de plus bien chargée. Cette arrogance qui n’en est pas pourrait, dans le cas de Nicole Ortega, s’apparenter à une espèce de morgue punk, une provocation parfaitement assumée n’ayant pour seul objectif que de déstabiliser, voire d’ébranler quelques certitudes. En ce sens, il ne fait aucun doute que Même le froid tremble ne laissera personne indifférent, comme le veut la sentence généralement de mise quand on ne sait trop que dire réellement d’un texte. Une fois faite cette concession aux discours convenus, il est temps de se pencher sur ce texte dont le nombre de pages est inversement proportionnel à l’énergie qu’il dégage.
« Dans un pays qui n’aime pas les femmes, trois jeunes filles prennent la route pour se rendre à la fête de la Vierge noire, 1 600 kilomètres au nord de la favela où elles ont grandi. Entre Santiago du Chili et le village d’Iquique, elles vont croiser des policiers véreux, les fantômes des victimes de Pinochet, des routiers menaçants, une Dame blanche, des prostituées sorcières, des voyous généreux, un serial killer, des pères en deuil et des mères qui ne pardonneront jamais. » (Quatrième de couverture).
Au cœur du château malade, favela adossée à une décharge, quelque part au Chili, vit une population plus proche de la cour des miracles que de celle d’un roi quelconque. Ici se côtoient hommes et femmes, jeunes et vieux, malades, boiteux, obsédés sexuels, fous, complètement ou à moitié seulement, une humanité étrange et sale qui vit au jour le jour et au sein de laquelle la seule richesse des femmes est leur corps. Traumatisée par les années passées sous le joug de Pinochet, dont le seul aspect positif fut de souder les citoyens contre le régime et ses sbires, la population essaie tant bien que mal de relever la tête et de retrouver un semblant de vie « normale », entre scènes de ménage homériques, cuites carabinées et libidos souvent exacerbées. C’est dans ce vaudeville bruyant et boueux que grandit la narratrice, au sein d’une famille aussi aimante qu’elle peut l’être dans un tel cadre. Après avoir économisé un peu d’argent en travaillant dans une discothèque du quartier, elle a décidé de partir vers le nord avec La Maca et La Moni, ses deux meilleures amies, pour se rendre à la fête de la Vierge noire. Dans ce pays où il faut se méfier des flics, des routiers, des voyous et des hommes en général et où sévit depuis quelques semaines un tueur psychopathe, le voyage s’annonce mouvementé.

1600 kilomètres séparent la favela du village d’Iquique où ont lieu les célébrations autour de la Vierge noire. Comme il se doit pour tout road trip qui se respecte, le parcours sera émaillé de rencontres plus ou moins heureuses, violentes, mystiques ou sensuelles. C’est aussi et surtout l’occasion pour Nicole Ortega de régler quelques comptes avec le pays de ses origines, plus particulièrement sur les traitements faits aux femmes, qu’ils soient l’œuvre de membres des forces de l’ordre en mission ou de types quelconques qui se sentent obligés de prouver leur virilité à leurs yeux et à ceux des autres. Ce machisme et ce sexisme dégueulasses, les trois jeunes femmes les croiseront tout au long de leur route sans jamais baisser la tête. Fortes en gueule, solidaires, elles s’épaulent et prennent parfois des risques que leur consommation d’alcool ne les aide pas toujours à mesurer.
Véritable petite odyssée punk, le roman est écrit dans une langue charnelle et crue, un torrent d’énergie et d’émotions que rien ne semble pouvoir contenir. Portrait en creux d’un pays aimé autant que détesté, Même le froid tremble file à 200 km/h et ne se montre néanmoins pas exempt de tendresse, même si l’on soupçonne Nicole Mersey Ortega d’avoir pris quelque plaisir à dézinguer certaines figures masculines de son récit. Charnel autant que spirituel, le roman est porté par une voix dont la virulence et la verdeur feront souffler une fraîcheur bienvenue en cette rentrée.
« C’est la nuit la plus longue de ma vie. Une mèche de mes cheveux a blanchi d’avoir touché la mort de si près. Je vomis le liquide verdâtre, les disparus se taisent. Les treize lunes s’éteignent comme les bougies d’un gâteau d’anniversaire. Je suis scotchée à la voûte céleste et aspirée par l’infini. Les effets du peyotl se dissipent. Le petit matin s’annonce sublime. »
Même le froid tremble, Nicole Mersey Ortega, Anne Carrière, 164 p. , 19€.
