En ces temps où certains mots sont souvent utilisés à tort et à travers, vidés de leur sens, galvaudés, il est bon de se souvenir de ce qu’est réellement un régime totalitaire, une dictature et, à ce titre, l’Argentine peut malheureusement se targuer d’en avoir connu plusieurs. Deux livres paraissent simultanément chez Rivages, l’un en poche, le second en grand format et tant de passerelles les unissent qu’il semblait évident de les chroniquer ensemble.
« Sans motif, en effet, on avait décidé de le fusiller. Sans motif, on l’avait torturé moralement jusqu’aux limites de la résistance humaine. Sans motif, on l’avait condamné à la faim et à la soif. Sans motif, on l’avait mis aux fers et menotté. Et à présent, sans motif, en vertu d’un simple décret qui portait le numéro 14975, on le restituait au monde. »

Si la dictature militaire des années 1976 à 1983 sous la coupe de Videla est la plus connue, celle dont il est question dans le livre édifiant de Rodolfo Walsh nous montre à quel point, quoique l’on puisse penser du gouvernement actuellement aux manettes chez nous, on est loin de la brutalité institutionnelle mise en place par le général Aramburu à partir de septembre 1955. Ce texte est important à plus d’un titre : tout d’abord, il constitue un réquisitoire contre le régime d’Aramburu et une véritable enquête sur un crime d’État commis par une nuit de juin 1956. Historiquement, il s’agit donc d’un ouvrage capital en Argentine où Rodolfo Walsh acquit très rapidement la stature d’un héros populaire, écrivain engagé et fondateur du journalisme d’investigation. Véritable poil à gratter des pouvoirs en place, il fut assassiné par une autre junte militaire le 25 mars 1977. Opération Massacre est également considéré comme un texte précurseur de ce que l’on nommerait des années plus tard comme la non-fiction. Il fut publié pour la première fois en 1957, huit ans donc avant la parution de De sang froid, de Truman Capote, à qui on attribue souvent un peu à la légère la paternité de ce courant littéraire.
Dans la nuit du 9 au 10 juin 1956, alors que les autorités craignent une tentative de coup d’État contre le général Aramburu, une descente de police dans une maison de la banlieue de Buenos Aires mène à l’arrestation d’une douzaine de personnes, quelques heures avant que ne soit promulguée la loi martiale. Ces hommes sont ensuite conduits au poste de police du secteur sans savoir de quoi on les accuse, avant d’être amenés dans un terrain vague où les policiers vont leur tirer dessus après les avoir fait sortir du camion. Cinq vont y laisser leur peau, l’un sera sérieusement blessé et les six autres parviendront à s’échapper avant, pour certains, d’être à nouveau arrêtés. Lorsqu’il apprend cette histoire et comprend qu’il y a des survivants, Rodolfo Walsh décide de s’emparer de l’affaire et de la dénoncer au grand jour, car rien, a aucun moment, n’a été fait selon les procédures « normales », aucune loi n’a été respectée par les autorités et ces exécutions peuvent donc être apparentées à un crime d’État dont les responsables doivent être dénoncés et punis.

Découpé en trois parties, Les personnes, Les faits, Les preuves, le récit est implacable et glaçant tant l’autorité policière semble avoir fait ce que bon lui semblait durant cette nuit-là, sans se préoccuper des procédures, violant même la loi à plusieurs reprises, sans se soucier non plus de la possibilité de se tromper de cible (ce qui était le cas pour la plupart des accusés). Confronté aux preuves de sa culpabilité, le chef de la police demande à être jugé par un tribunal militaire, sachant pertinemment que celui-ci se montrera beaucoup plus clément qu’un juge. Quant au président Aramburu, il restera au pouvoir jusqu’en 1958, mais finira exécuté par des militants politiques en 1970. Dans les charges que ceux-ci invoquèrent avant de le tuer figurait « le massacre de 27 argentins sans procès préalable ni cause justifiée » le 9 juin 1956 (la même nuit, un certain nombre d’autres opposants au régime furent également tués par l’armée et les forces de police). Quant à Walsh, il finit, 20 ans plus tard, par payer de sa vie un engagement constant contre la répression et la violence arbitraires du pouvoir.
Traduit de l’espagnol par Odile Begué Girondo.
Opération Massacre, Rodolfo Walsh, Rivages Poche, 272 p. , 8€90.

« En trois ans, j’ai commis toutes les erreurs qu’on peut imaginer. C’est curieux, non ? Comment ai-je pu faire autant de conneries en si peu de temps ? Et à quel point ces conneries ont conditionné ma vie tout entière. J’ai réussi à me débattre et à ne pas me noyer. Avant l’ESMA, j’aimais beaucoup la vie. Mais il y a eu beaucoup de gâchis. Et ce sentiment d’inquiétude permanente. »
C’est à une autre victime de la dictature militaire que s’intéresse Leila Guerriero dans L’Appel – Histoire d’une femme argentine Silvia Labayru (en photo ci-dessus) qui, à l’âge de 20 ans membre du groupe armé Montoneros et enceinte, est séquestrée dans le tristement célèbre centre de détention de l’ESMA où elle passera un an et demi, accouchant sur une table de torture avant de devenir le « butin de guerre » de l’un des commandants du centre. Avant d’être enlevée, la jeune femme opérait pour le service de renseignements des montoneros dirigé par… Rodolfo Walsh, dont la fille se donnera la mort lors d’un assaut des forces de l’ordre chez un couple qui venait d’héberger Silvia et son mari de l’époque.
Fruit de longs et nombreux échanges entre Leila Guerriero et Silvia Labayru ainsi que nombre de personnes de sa famille et de son entourage, L’Appel est un témoignage poignant sur l’effroyable système mis en place par la junte pour détruire la rébellion. Violences physiques et psychologiques, viols, menaces, mensonges, tout était bon pour briser les volontés les plus solides et semer le doute en divisant les « disparus ». Une phrase circulait à l’époque et en dit long sur la méfiance générale : « S’ils en sont sortis, c’est qu’ils ont trahi. » Et c’est là la double peine que subit Silvia Labayru lorsqu’elle s’exila à Madrid après l’enfer de l’ESMA, car la plupart de ses compatriotes exilés la considérèrent comme traître à la cause. Puis viennent l’après, les tentatives de reconstruction, les rapports avec les hommes, nombreux et compliqués, la naissance d’un deuxième enfant. Silvia semble avoir vécu plusieurs vies en une.


Portrait kaléidoscopique et tout en nuances d’une femme complexe aux mains d’un pouvoir retors, L’Appel, par la finesse d’analyse de Leila Guerriero, tente de démonter les mécanismes psychologiques à l’œuvre et de comprendre les agissements de ses protagonistes. En confrontant à plusieurs reprises les souvenirs de Silvia et ceux de son mari de l’époque ou d’une de ses amies au sujet d’une même scène, l’autrice fait la démonstration implacable qu’il n’existe jamais une seule et unique vérité. Celle de Silvia Labayru, la raison pour laquelle elle est sortie vivante de l’ESMA, réside entre autres dans le fait qu’elle ait accepté (sans en avoir réellement le choix) de devenir le « jouet » (impossible ici de dire « la femme ») de l’un des commandants du centre de détention. Sa beauté, ses origines sociales, son intelligence et sa capacité à jouer la comédie l’ont également très souvent aidée à survivre à presque deux ans d’enfermement. Mais ce qui ressort aussi de ces conversations, c’est le jusqu’au boutisme forcené des montoneros, leurs exigences impossibles et la facilité avec laquelle, eux aussi, pouvaient exécuter un des leurs. Nul n’a oublié que leurs principaux responsables survivants ont fui en Europe en laissant leurs militants se débrouiller face à la machine à broyer qui leur était opposée.
On ne peut qu’admirer la méticulosité, la patience et la clarté que Leila Guerriero met en œuvre dans son livre. Attachée à la parole de chacune et chacun, précise dans ses questions, elle s’attache à saisir les nuances du récit, ses zones d’ombre ou de flou. En confrontant les souvenirs et les points de vue personnels et plus généraux, elle offre un tableau extrêmement détaillé des mécanismes en jeu, que ce soit au niveau personnel, celui des disparu(e)s, au niveau de l’ESMA ou à celui de l’État. Mais, surtout, elle livre le portrait complexe d’une femme qui a tenté de rester libre toute sa vie et qui a plus d’une fois payé le prix de cette liberté revendiquée.
Deux livres importants, donc, en ces temps de tentations totalitaires à travers le monde.
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïra Muchnik.
Yann.
L’Appel – Histoire d’une femme argentine, Leila Guerriero, Rivages.
