L’envie de partage et la curiosité sont à l’origine de ce blog. Garder les yeux ouverts sur l’actualité littéraire sans courir en permanence après les nouveautés. S’autoriser les chemins de traverse et les pas de côté, parler surtout de livres, donc, mais ne pas s’interdire d’autres horizons. Bref, se jeter à l’eau ou se remettre en selle et voir ce qui advient. Aire(s) Libre(s), ça commence ici.
American Death Trip, James Ellroy (Rivages / Noir) — Cédric
American Death Trip, James Ellroy (Rivages / Noir) — Cédric

American Death Trip, James Ellroy (Rivages / Noir) — Cédric

 En 2001, James Ellroy poursuivait un peu plus la dissection de l’Histoire moderne de son pays, à grands coups de vitriol. 

Voici donc American Death Trip, second volet d’une trilogie fleuve qui trimballe des mètre-cubes d’eau répugnante d’où émanent des effluves toxiques. 

Une immersion dans ce qu’auraient pu être les USA des Sixties, sans trop forcer le trait. 

1963. 

Wayne Tedrow Jr, flic à l’intégrité fragile, s’est vu remettre 6000 dollars pour tuer un petit proxénète Noir à Dallas. 

Problème : nous sommes le 22 novembre et l’Histoire jette un voile de chaos et de paranoïa sur le pays. 

Tout va déborder. 

Il apparaît alors, au milieu de la violence, de la corruption, des coups montés et autres règlements de compte, que chacun est dépassé par la marche du monde. 

CIA, Mafia, FBI, révolutionnaires, flics, Ku Klux Klan…, chaque faction voit ses agents bouger dans une danse de réseaux qui se télescopent comme sur un échiquier gigantesque où chacun croit maîtriser son propre destin. 

Mais la Machine Tentaculaire est trop globale, trop gourmande, trop implacable pour que chacun puisse espérer y jouer son rôle tel que défini. 

L’Hydre se bat avec elle-même, étale ses plans, arrangeant sa vérité et tirant des ficelles malsaines au cœur de ses méandres. 

Ellroy excelle dans l’art de créer des réalités alternatives et ces miroirs éclairent la nôtre sous des angles dérangeants. 

Ce livre est une descente sans filet dans l’Amérique putréfiée des sixties. 

Les tensions raciales, les assassinats politiques, le Vietnam, l’héroïne… 

C’est toute la dégueulasserie rampante des USA. 

Celle qui éclabousse et qui colle, qui reste longtemps comme une gangrène qu’on essaie à peine de cacher et qu’on ne pourra guérir. 

Le roman s’installe dans une Amérique scindée en deux parties distinctes. 

D’un côté la joie carnassière des flics d’extrême droite, prompts à casser et persécuter du Noir, de l’autre l’illusion d’un pays progressiste dont on vient de saccager le fer de lance. 

Évidemment, on ne s’attardera pas sur le cliché de la femme au foyer pétrifiée de chagrin devant le fantôme de son rêve américain climatisé, mais plutôt sur ce qui opère dans l’ombre. 

Les gentils sont-ils les gentils ? Les méchants sont-ils les méchants ? 

Selon les intérêts de chacun, c’est une géométrie variable. 

Tout alors semble galvaudé et on ne peut que se convaincre qu’il y a quelque chose de pourri en Amérique, le pays-étalon des névrosés qui ont le sens du spectacle. 

Ellroy utilise des figures bien réelles (J.E. Hoover, Robert Kennedy, M.L. King…) qui ont influencé l’Histoire de près ou de loin et leur fait donner la réplique à des personnages créés pour les besoins de l’intrigue (le lecteur familier retrouvera par exemple des noms comme Pete Bondurant ou Ward J. Littell…). 

Parmi ces personnages, certains sont en proie à des déséquilibres psychologiques inquiétants. 

D’autres se sont vus remettre un insigne et un flingue. Leur métier devient une excuse pour assouvir leurs pulsions ou pour, sous couvert de mission, manifester leurs convictions personnelles, souvent héritées et définitivement immuables. 

D’autres encore sont voués corps et âme à des groupuscules, à des mafias, et présentent les mêmes penchants pour une violence qui se manifeste sous bien des formes. 

Tout le génie d’Ellroy, c’est de mettre en scène cette entropie gargantuesque à travers une accumulation frénétique de faits, complots, trahisons, malversations, exactions, et autres morts absurdes qui s’enchaînent et s’influencent. 

Dans son style télégraphique qui crache neuf cents pages comme écrites à la mitraillette, Ellroy transforme l’Histoire en cauchemar éveillé. 

On y plonge à pieds joints et en apnée. 

Dense et vertigineux. 

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Gratias.

Cédric.

American death trip, James Ellroy, Rivages / Noir, 960 p., 11€50.

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