
Leonardo Padura est un immense auteur de romans, traduit dans le monde entier, et chaque fois qu’un livre de lui sort, on sait qu’il va nous emporter, quel que soit le genre littéraire auquel on devrait l’affilier. Entre deux grands romans, voici qu’il livre pour nous une déclaration d’amour à sa ville natale et aussi, et surtout, un témoignage sur soixante ans de révolution et de crise. La quatrième de couverture nous l’avait annoncé : « sous sa plume, La Havane est un roman ». Et, oui, il y a une folle finesse romanesque dans ce recueil de pensées, ce bien touchant et étonnant récit qui relate tout à la fois l’histoire récente de La Havane et l’attachement inconditionnel qui lie cet admirable auteur à cette ville en déclin. Une parenthèse magnifiquement colorée par une série de photos de Carlos T. Cairo qui précède et conclut l’ouvrage.
Quelles sensations pures que d’aller via ses mots dans parcours historique et littéraire, d’arpenter ainsi les rues de la capitale cubaine à la rencontre de ses légendes, de ses personnages emblématiques, mais aussi de ses fantômes.
Ce recueil de fragments de vie, de passions, de loisirs et de souvenirs personnels, se teinte d’enthousiasme ému pour nous présenter La Havane, et surtout Mantilla, quartier de naissance de Padura, mais s’arme aussi de lucidité impressionnante pour nous rappeler l’histoire et l’évolution de cette île, de cette ville.
« Voici un livre que j’ai toujours voulu écrire. J’avais besoin de cet exorcisme pour assouvir l’une de mes obsessions les plus persistantes. Et je suis du genre assez obsessionnel. Ce livre est un chant d’amour à la ville où je suis né et où je vis, écris et subis, l’endroit du monde auquel j’appartiens, comme une bénédiction ou une fatalité sans appel : comme l’eau qui sur cette île nous entoure de toutes parts. »
L’habileté de ce grand auteur est de nous livrer sa jeunesse dans une ville qui a évolué en même temps que lui, mais qui s’est, elle, dégradée alors que lui devenait le grand écrivain reconnu internationalement, tout en nous rappelant en finesse la situation actuelle de tout le pays, sans aucune nostalgie inutile, mais en gardant au centre de la pensée les Cubains qui continuent à habiter ces lieux blessés, ou quartiers négligés qui tombent en ruine.
Né en 1955, Leonardo Padura n’a pratiquement vécu que sous le castrisme. Il en décrit les espoirs nés de la Révolution et la lente descente aux enfers, avec ces terribles années 1990 qui reviennent sans cesse dans le souvenir du Mantillais resté amoureux de son pays, de sa ville et de son quartier. Sont bien sûr mentionnés les regrets et les erreurs – celles, notamment, politiques et économiques de l’État, mais sans aigreur ni nostalgie, Leonardo Padura assemble et constate, avec la distance qu’on lui connaît, ce qui en fait un observateur des plus fiables de la situation cubaine.

L’ouvrage est divisé en deux parties. Dans la première, l’auteur nous offre une balade dans les quartiers de La Havane, une balade d’histoire autobiographique.
« C’est que, tandis que je grandissais et commençais à faire usage de raison, autour de moi commençait un voyage social, historique, politique et économique appelé « révolution » qui, comme son nom l’indique, allait déranger les choses, les remuer, les retourner : La Havane a subi cet ouragan vertigineux qui change tout, altère les apparences et ravage tant de choses sur son passage. »
Dans la seconde, Leonardo Padura a rassemblé des textes journalistiques écrits à différentes périodes de sa vie, sur les légendes et les personnages emblématiques de la ville, sur les préoccupations havanaises. Un très beau témoignage qui reprend aussi les thèmes favoris de Leonardo Padura, la géographie interne de La Havane, la famille Padura, le base-ball et ses aficionados, une autre façon de retrouver le côté journaliste du grand romancier, unanimement respecté pour la qualité de ses écrits et pour son honnêteté intellectuelle.
Un parcours historique et littéraire dans les rues de la capitale cubaine, à la rencontre de ses légendes, de ses personnages emblématiques, mais aussi de ses fantômes. Géographie, histoire, société, politique, gastronomie, musique populaire et souvenirs se mélangent pour notre plus grand plaisir et nous rappellent à quel point la littérature est une forme de réalité libérée, sous la plume de Padura.
Quelle sublime et juste parenthèse livresque absolument nécessaire !
Traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis.
Photos de Carlos T. Cairo.
Margot.
Aller à La Havane, Leonardo Padura, Métailié, 320 p., 22,50 €.

Ah ! Oui oui oui ! UN merveilleux voyage, plein d’émotions fortes. Belle belle chronique
Merci infini pour ce retour ! Et oui, quel voyage que ce livre !!!!